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Carlo GINZBURG, Le juge et l’historien. Considérations en marge du procès Sofri, Lagrasse, Verdier, 1997 (éd originale : Turin, Einaudi, 1991), rééd. « Verdier Poche », 2007, 186 p.

Compte-rendu réalisé par Estelle Barou, étudiante en Hypokhâgne au lycée Fauriel, 2013-2014.

Carlo Ginzburg, (né à Turin en 1939) est docteur en philosophie à l’université de Pise. Il devient historien et un des précurseurs de la « micro-histoire ». Spécialiste des procès inquisitoires, il relate l’histoire d’un meunier condamné à cause de ses croyances dans Le fromage et les vers. L’univers d’un meulier frioulan du XVIe siècle (1976). Il enseigne à l’université de Bologne puis à l’université de Californie. En parallèle, il donne également des cours à l’École Normale Supérieure de Pise.
A travers l’étude du procès de son ami, Adriano Sofri, C. Ginzburg nous propose une réflexion sur les rapports ambigus du juge et de l’historien. Sa démonstration, développée sur 19 chapitres, recroise les sources (essentiellement des témoignages). Le procès se déroule en 1988, 16 ans après le meurtre du commissaire Calabresi. Ainsi, le procès constitue pour C. Ginzburg l’étude de cas lui permettant de développer sa réflexion et de l’ancrer dans une réalité. Toutefois, cette œuvre est partiale. C. Ginzburg nous expose dès l’introduction sa volonté de démontrer l’innocence de son ami.

Carlo Ginzburg nous montre donc que le juge et l’historien doivent tous deux débuter leurs recherches avec un « dessein précis, un problème à résoudre, une hypothèse de travail à vérifier » (p.41). Ils ne peuvent pas faire des recherches sans but précis, il est nécessaire, pour que leur travail aboutisse, qu’ils aient en tête une idée précise de ce vers quoi leur investigation peut les mener..

Juge et historien doivent s’appuyer sur des sources pour reconstituer une histoire. La multiplicité des sources permet d’apporter de multiples réponses au sujet.Il pose donc le problème de l’unicité de la source de la preuve dans le procès intenté à son ami. L’aveu de Leonardo Marino constitue l’unique charge dont dispose le juge d’instruction pour affirmer l’existence d’une structure illégale de Lotta Continua et la participation de Bompressi, Pietrostefani et Sofri au meurtre du commissaire Calabresi. De fait, il dénonce le manque de sobriété de la cour, sa foi trop importante envers Marino.

Le juge et l’historien ont en commun de devoir prouver, c’est-à-dire de montrer la réalité par l’apport d’arguments ou de preuves. La crédibilité de leur travail repose sur cette capacité à prouver leurs affirmations.
Luigi Ferrajoli définit le procès comme « le seul cas d’expérimentation historiographique » (p.40). En effet, l’historien, dans son travail, interroge les sources, les croise, en essayant d’aboutir à une vérité. « Le juge qui mène l’interrogatoire des inculpés et des témoins fait jouer les sources de vivo » (p. 40). En ayant les témoins (les sources) à disposition, le juge peut les interroger directement et, ainsi, confronter deux témoignages contradictoires pour essayer d’en extraire la vérité, comprendre ce qu’il s’est réellement passé à un moment x. En effet, le procès permet de confronter la vision de plusieurs sources sur la même histoire. Ce sont ces similitudes qui rapprochent le juge de l’historien. Cependant, comme lui, il est exposé à une erreur courante : l’interprétation abusive.

L’objectivité est une tâche difficile. Néanmoins, le métier d’historien et celui de juge, encore davantage, nécessitent un certain recul vis-à-vis des opinions, des idées préconçues afin d’être le plus juste possible dans leurs assertions. Carlo Ginzburg dénonce une prise de position trop nette du juge, en faveur de Leonardo Marino et contre les témoins oculaire. Ses interrogations sont parfois jugées trop insistantes : « Un juge qui harcèle, qui insiste, qui fait tournoyer les sophismes comme des sabres, qui utilise à fond son pouvoir et son savoir […] je n’ai pu m’empêcher de penser, encore une fois, à un procès inquisitorial […] » (p.88). L’auteur insiste sur le fait que l’interrogation des juges peut viser à déstabiliser les témoins, il interprète les témoignages et va même plus loin en insérant parfois la confusion dans le souvenir qu’avaient les témoins d’un évènement s’étant déroulé 16 ans plus tôt.

Carlo Ginzburg insiste sur le fait que les sources utilisées par le juge- à la différence de celles dont dispose l’historien -sont de vivo. Le juge s’appuie essentiellement sur des inculpés, des témoins qu’il va questionner, interroger. Quant à l’historien, ses sources principales sont les documents. Ces différences de nature impliquent une différence de méthode.

Tout investigateur à la recherche de la vérité s’expose à des erreurs. L’historien et le juge ont en commun cette recherche de la vérité, parfois fructueuse, parfois infructueuse. Ainsi, C. Ginzburg distingue l’erreur scientifique de l’erreur judiciaire. Pour lui, l’erreur scientifique de l’historien n’affecte pas autant les individus que l’erreur judiciaire : « Mais par rapport aux bourdes des historiens, celles des juges ont des conséquences immédiates et plus graves » (p.122).

L’auteur, pour parler de l’erreur commise par le juge d’instruction Lombardi, évoque les imprécisions de certains romans historiographiques.
Ainsi, pour Ginzburg, le juge Lombardi et l’avocat général Pomarici se sont comportés en « historiens peu prudents » (p.119). Cette « transgression disciplinaire » a conduit le juge à négliger à de nombreuses reprises des éléments qui auraient du lui indiquer qu’il faisait fausse route. Mais, il ne se rend pas compte de son erreur car il estime que le contexte correspond globalement à ce qui s’est passé selon Marino. L’acceptation de cet aveu implique la participation de Bompressi, Pietrostefani et Sofri au meurtre du commissaire Calabresi (et, ultérieurement, leur condamnation). Le juge Lombardi aurait du éviter cet écueil propre aux historiographes et prendre en compte les autres sources, à l’instar des témoins oculaires qui contredisent Marino sur de nombreux aspects. Ainsi, quand il se comporte en historiographe, le juge peut faire de graves erreurs.

Carlo Ginzburg nous rapporte, dans « Juger ou comprendre ? », que l’historien Marc Bloch optait sans hésiter pour la seconde alternative » (p.20). L’auteur insiste sur la nécessité pour le juge et l’historien de garder en tête les exigences propres à leur métier dans leur démarche de recherche de la vérité.

L’ouvrage de Carlo Ginzburg est relativement accessible. Il permet de tracer les limites que le juge ne doit pas franchir quand il s’inspire de l’historien, et inversement. Ces exemples, tirés à partir du procès de son ami témoignent de sa fervente prise de position en faveur de Sofri. Cependant, C.Ginzburg a le mérite de prendre une perspective originale pour analyser ce procès, ce qui rend la lecture de cet ouvrage relativement agréable : la comparaison du métier de juge et d’historien.

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Compte rendu – ici en version « courte » – issu d’un travail mené en Hypokhâgne dans le cadre de l’initiation à la recherche en Histoire. Les autres étapes consistant en la réalisation d’un mini-mémoire, une prestation orale devant un jury et la formation au Certificat Informatique et Internet (C2i).
- Voir le projet « Synergies prép@s ».
- Voir la table ronde « Histoire et mémoire(s) » organisée au lycée Fauriel en novembre 2013 dans le cadre des Débats citoyens en Rhône-Alpes initiés et coordonnés par le lycée Fauriel.
- Voir les autres comptes rendus.

En effet, depuis que l’avidité des Européens de l’Ouest a fondu sur tous les territoires qu’il lui fut possible d’envahir et de s’accaparer, des cultures différentes, des points de vue divers, logent bel et bien dans un seul et même monde. Rien ne permettra à l’humanité de faire retour vers un chacun chez soi. Que l’on se rassure, cependant: les écrivains du Sud, les Subsahariens principalement, s’ils écrivent bien la fin du monde connu, ne croient pas à la disparition, quand cette dernière est comprise comme une extinction. Ils créent sur des failles, sur des béances parfois, parce qu’ils sont vivants et entendent le rester. Bien sûr, leur rapport au passé, lorsqu’ils en entretiennent un, n’est pas identique à celui des Occidentaux, qui fréquentent, souvent à l’aide de traces écrites de leur histoire, les moments clés de leur parcours, n’hésitant pas, d’ailleurs , à enjoliver les choses. Les Lettres subsahariennes produisent peu de romans historiques, au sens conventionnel du terme. Elles s’attachent plutôt à dépeindre la catastrophe, la perte qui, sous ses formes multiples, réside au coeur de l’expérience des peuples dont leurs auteurs sont issus. Cet examen du drame fondateur est, par ailleurs, arrimé au besoin de mieux saisir le présent, à la recherche d’une voie permettant de se dessiner un avenir.

 

Léonora Miano L’impératif transgressif L’Arche p12

« La question doit-être celle de savoir comment l’on parlait de l’esclavage des Noirs et de son abolition en langage civiliste de l’époque, et plus précisément, si le mot « personne » y avait un certain sens, et, si oui, lequel. Le résultat devrait déplaire à des civilistes contemporains, mais n’étonnera aucun historien: l’esclavage existait dans une période où, pour ainsi dire, toute personne n’était pas libre, et l’on n’a pas aboli l’esclavage des Noirs en les faisant personnes mais en leur reconnaissant la liberté. » p278

Pourquoi?

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La mort civile est la « cessation de toute participation aux droits civils »1. Elle consiste en l’extinction légalement prononcée, pour une personne de sa personnalité juridique, ce qui emporte une privation générale des droits. La personne est réputée ne plus exister, bien qu’elle soit vivante physiquement. Il s’agit donc d’une fiction juridique.

La mort civile pouvait être une peine supplémentaire pour les personnes condamnées à des peines de prison à perpétuité ou en instance d’une exécution capitale.

La mort civile pouvait aussi être un fait juridique pour les personnes entrées dans le clergé, justifié par leur désengagement dans la société laïque.

La mort civile n’est plus utilisée de nos jours, car on considère qu’elle porte atteinte à la dignité de la personne humaine. Toutefois, la perte de la personnalité juridique peut encore exister en droit positif, laissant penser à une survivance très atténuée de cette mort civile.

En France, la loi du 8 juin 1850 ne la supprima que pour les condamnés politiques à la déportation, à laquelle on substituait alors la « dégradation civique »4. La loi du 31 mai 1854 l’abolit définitivement5.

Le colon doit planter pour la métropole, doit consommer les produits de celle-ci, en vue de l’enrichir, et peu importe à cette mère ingrate, que ses enfants, condamnés à l’exil, soient privés de ces douceurs qu’elle ne réserve que pour ses Benjamins. Le colon, à deux mille lieues, implanté sur son rocher, n’est plus qu’un être insolite, un polype, qui se renouvelle et dont la souche doit prendre racine, afin de pouvoir plus longtemps verser ses richesses dans la bourse de ses aînés.

Ainsi donc, toisé et daguerréotypé, le colon ne devient un homme utile à la métropole, qui daigne lui conserver sa nationalité, qu’à la condition qu’il sache aligner un sillon de cannes, niveler un chemin, orienter une pièce de café, creuser un canal et triturer son sucre. Jadis, comme nous pourrons nous en assurer, la qualité éminente du colon venait de l’obligation que la métropole lui imposait de consommer des nègres.

Adrien Dessalles

Histoire législative des Antilles ou annales du Conseil souverain T1 p3

Pour la plupart, les hommes et les femmes choisissent le chemin moins aventureux de la routine habituelle et relativement inconsciente que propose la société ou la tribu. Mais ces chercheurs, eux aussi, sont sauvés -par le pouvoir des guides symboliques et ancestraux de la communauté sociale, des rites de passage, des sacrements qui dispensent la grâce, pouvoir que l’humanité des temps passés a reçu des rédempteurs et dont l’héritage nous parvient à travers des millénaires. Seuls sont dans une situation vraiment sans espoir ceux qui ne connaissent ni appel intérieur ni doctrine extérieure, c’est-à-dire, de nos jours, la plupart d’entre nous, qui errons dans le labyrinthe qui est autour de nous comme au fond de nos cœurs. Hélas! où est le guide, où est Ariane, la douce vierge, pour nous tendre le fil secret qui nous donnera le courage d’affronter le Minotaure puis, une fois le monstre mis à mort, nous permettra de retrouver le chemin de la liberté?

Le héros au mille et un visages Joseph Campbell p31

Le héros, par conséquent, est l’homme ou la femme qui a réussi à dépasser ses propres limitations historiques et géographiques et à atteindre des formes d’une portée universelle, des formes qui correspondent à la véritable condition de l’homme. Les images, les idées et les aspirations du héros découlent directement des sources premières de la vie et de la pensée humaines. C’est pourquoi elles sont l’expression, non pas de la psyché et de la société d’aujourd’hui, qui sont en voie de désintégration, mais de la source intarissable qui préside à la naissance de la société. Le héros est mort en tant qu’homme de notre temps; mais en tant qu’homme éternel – achevé, non particularisé universel-, il est né à nouveau. Le second devoir, la seconde tâche sacrée qui lui incombe, est donc (comme le déclare Toynbee et comme le disent toutes les mythologies de l’humanité) de revenir alors parmi nous, transfiguré, et de nous enseigner ce qu’il sait de cette vie renouvelée.

Le héros au mille et un visages Joseph Campbell p28

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