archive

Vocabulaire

« La fondation d’une archive est, croit-on, nécessaire si l’on doit pouvoir restituer les Nègres à leur histoire. Mais elle est une tâche singulièrement compliquée. En effet, tout ce que les Nègres ont vécu comme histoire n’a pas forcément laissé de traces ; et, là où elles ont été produites, toutes les traces n’ont pas été préservées. Dès lors, comment, en l’absence de traces, sources des faits historiographiques, écrire l’histoire ? Très tôt, il apparaît donc que l’écriture de l’histoire des Nègres ne peut être faite que sur la base de fragments, lesquels sont mobilisés pour rendre compte d’une expérience elle-même fragmentée, celle d’un peuple en pointillé, en lutte pour se définir non comme un composite disparate, mais une communauté dont les taches de sang sont visibles sur toute la surface de la modernité. »

« Critique de la raison nègre (POCHES ESSAIS t. 436) » par Achille MBEMBE.

Publicités

« Dans la création imaginaire des poètes noirs, il devient une « arme miraculeuse ». Les poètes cherchent à en faire une puissance active par le biais de laquelle les Noirs s’apparaîtront à eux-mêmes dans leur particularité et pourront pénétrer jusqu’aux sources les plus profondes de la vie et de la liberté. Substantif transformé en concept, le « Nègre » devient l’idiome par lequel les gens d’origine africaine s’annoncent eux-mêmes au monde, se montrent au monde et s’affirment eux-mêmes comme monde, à partir des ressources de leur puissance et de leur génie propre. Ce grand moment d’apparition à la vie universelle – « grand midi », dira Césaire – revêt, d’emblée, le triple trait d’une annonciation, d’une transfiguration et d’une dénonciation. « Je ne cherche plus : j’ai trouvé », proclamera le même Césaire ; « ma révolte, mon nom » ; « moi homme, rien qu’homme ! »

Critique de la raison nègre (POCHES ESSAIS t. 436) » écrit par Achille MBEMBE

Commencez à lire ce livre gratuitement : http://amzn.eu/01PBHgr

« Ces plantocraties sont des univers segmentaires où la loi de la race repose aussi bien sur l’affrontement entre planteurs blancs et esclaves nègres que sur l’opposition entre les Nègres et les « libres de couleur » (très souvent des mulâtres affranchis) dont certains possèdent au demeurant des esclaves. Le Nègre de la plantation est par ailleurs une figure multiple. Il est chasseur de marrons et de fugitifs, bourreau et aide-bourreau, esclave à talent, indicateur, domestique, maître-coq, affranchi qui demeure soumis, concubine , travailleur des champs affecté à la coupe de la canne, préposé à l’usine, conducteur d’engins, accompagnateur de son maître, guerrier occasionnel. Ces positions sont loin d’être stables. Selon les circonstances, une position peut être « retournée » en une autre. La victime d’aujourd’hui peut, demain, se transformer en bourreau au service de son maître. Il n’est pas rare que l’affranchi d’hier aujourd’hui devienne lui-même un propriétaire et chasseur d’esclaves. »

« Critique de la raison nègre (POCHES ESSAIS t. 436) » par Achille MBEMBE.

« Les premiers Noirs victimes de razzias et ayant fait l’objet d’une vente publique arrivent au Portugal en 1444. Le nombre de « prises » augmente sensiblement entre 1450 et 1500. La présence africaine s’accroît en conséquence, et des milliers d’esclaves débarquent au Portugal chaque année, au point que leur afflux déstabilise les équilibres démographiques de certaines cités ibériques. C’est le cas de Lisbonne, Séville et Cadix dont près de 10 % de la population sont composés d’Africains au début du XVIe siècle. La plupart sont assignés à des tâches agricoles et domestiques. Dans tous les cas, lorsque s’amorce la conquête des terres d’Amérique, Afro-Ibériens et esclaves africains font partie des équipages de marins, des postes commerciaux, des plantations et des centres urbains de l’empire. Ils participent à différentes campagnes militaires (Puerto Rico, Cuba, Floride) et font partie, en 1519, des régiments d’Hernán Cortés qui font assaut sur le Mexique »

« Critique de la raison nègre (POCHES ESSAIS t. 436) » par Achille MBEMBE.

« Ce n’est pas tout. Produit d’une machine sociale et technique indissociable du capitalisme, de son émergence et de sa planétarisation, ce nom fut inventé pour signifier exclusion, abrutissement et avilissement, voire une limite toujours conjurée et abhorrée. Honni et profondément déshonoré, le Nègre est, dans l’ordre de la modernité, le seul de tous les humains dont la chair fut faite chose et l’esprit marchandise –la crypte vivante du capital. Mais –et telle est sa dualité manifeste –dans un retournement spectaculaire il devint le symbole d’un désir conscient de vie, une force jaillissante, flottante et plastique, pleinement engagée dans l’acte de création et à même de vivre dans plusieurs temps et plusieurs histoires à la fois. Sa capacité d’ensorcellement, voire d’hallucination, n’en fut que décuplée. En le Nègre, certains n’hésitèrent point à reconnaître le limon de la terre, la veine de la vie à travers laquelle le rêve d’une humanité réconciliée avec la nature, voire la totalité de l’existant, trouverait de nouveau visage, voix et mouvement. »

« Critique de la raison nègre (POCHES ESSAIS t. 436) » par Achille MBEMBE.

Commencez à lire ce livre gratuitement : http://amzn.eu/eT7Z06A

Pour Lionel Zinsou, co-président d’AfricaFrance et ancien Premier ministre du Bénin,   « Une diaspora est une façon de regarder une communauté à travers une contribution positive de la culture du pays d’accueil et du pays d’origine. Il y a une contribution remarquable des diasporas dans la société française. Dans l’invention et la pratique, les diasporas sont au cœur de ce développement. Elles ne sont pas simplement un auxiliaire pour les pays du nord. Il y a une réciprocité qui est en train de se mettre en place, c’est un vrai changement. Il reste quelque chose de la dimension tragique de l’étymologie du terme diaspora mais je crois que c’est en train de changer dans une vision positive ». Il poursuit sur cette tonalité pleine d’optimisme : « La diaspora est dans un combat pour faire valoir ses droits dans ses pays d’accueil. Face aux oppositions de la haine, du racisme, des privilèges, de la rente, des archaïsmes… face à tout cela les diasporas ont une vraie force, une vraie vitalité ».

Cette dimension tragique ancienne et moderne, explique sans doute la définition d’une diaspora que fait le poète Daniel Maximin : « C’est l’avant-garde de l’humanité. C’est une lutte. On ne choisit pas le plus souvent d’être dans une diaspora. Ce n’est jamais facile mais c’est une des réalités humaines les plus puissantes qui existent et qui font le destin de l’humanité depuis qu’elle est là. Il y a les guerres, les génocides, les violences… nous sommes tous capables de rejeter le frère dans une altérité étrangère. Cette pulsion inverse de fraternité est de temps en temps porté par des situations comme des communautés ou des diasporas. C’est dans ce sens qu’une diaspora est toujours une avant-garde pour moi. C’est une impossibilité de rejeter l’étranger dans une étrangeté absolue. J’appelle ça en tant qu’antillais, qui suis issu de quatre continents, l’imposition de la reconnaissance du cousinage ».

 

Carlo GINZBURG, Le juge et l’historien. Considérations en marge du procès Sofri, Lagrasse, Verdier, 1997 (éd originale : Turin, Einaudi, 1991), rééd. « Verdier Poche », 2007, 186 p.

Compte-rendu réalisé par Estelle Barou, étudiante en Hypokhâgne au lycée Fauriel, 2013-2014.

Carlo Ginzburg, (né à Turin en 1939) est docteur en philosophie à l’université de Pise. Il devient historien et un des précurseurs de la « micro-histoire ». Spécialiste des procès inquisitoires, il relate l’histoire d’un meunier condamné à cause de ses croyances dans Le fromage et les vers. L’univers d’un meulier frioulan du XVIe siècle (1976). Il enseigne à l’université de Bologne puis à l’université de Californie. En parallèle, il donne également des cours à l’École Normale Supérieure de Pise.
A travers l’étude du procès de son ami, Adriano Sofri, C. Ginzburg nous propose une réflexion sur les rapports ambigus du juge et de l’historien. Sa démonstration, développée sur 19 chapitres, recroise les sources (essentiellement des témoignages). Le procès se déroule en 1988, 16 ans après le meurtre du commissaire Calabresi. Ainsi, le procès constitue pour C. Ginzburg l’étude de cas lui permettant de développer sa réflexion et de l’ancrer dans une réalité. Toutefois, cette œuvre est partiale. C. Ginzburg nous expose dès l’introduction sa volonté de démontrer l’innocence de son ami.

Carlo Ginzburg nous montre donc que le juge et l’historien doivent tous deux débuter leurs recherches avec un « dessein précis, un problème à résoudre, une hypothèse de travail à vérifier » (p.41). Ils ne peuvent pas faire des recherches sans but précis, il est nécessaire, pour que leur travail aboutisse, qu’ils aient en tête une idée précise de ce vers quoi leur investigation peut les mener..

Juge et historien doivent s’appuyer sur des sources pour reconstituer une histoire. La multiplicité des sources permet d’apporter de multiples réponses au sujet.Il pose donc le problème de l’unicité de la source de la preuve dans le procès intenté à son ami. L’aveu de Leonardo Marino constitue l’unique charge dont dispose le juge d’instruction pour affirmer l’existence d’une structure illégale de Lotta Continua et la participation de Bompressi, Pietrostefani et Sofri au meurtre du commissaire Calabresi. De fait, il dénonce le manque de sobriété de la cour, sa foi trop importante envers Marino.

Le juge et l’historien ont en commun de devoir prouver, c’est-à-dire de montrer la réalité par l’apport d’arguments ou de preuves. La crédibilité de leur travail repose sur cette capacité à prouver leurs affirmations.
Luigi Ferrajoli définit le procès comme « le seul cas d’expérimentation historiographique » (p.40). En effet, l’historien, dans son travail, interroge les sources, les croise, en essayant d’aboutir à une vérité. « Le juge qui mène l’interrogatoire des inculpés et des témoins fait jouer les sources de vivo » (p. 40). En ayant les témoins (les sources) à disposition, le juge peut les interroger directement et, ainsi, confronter deux témoignages contradictoires pour essayer d’en extraire la vérité, comprendre ce qu’il s’est réellement passé à un moment x. En effet, le procès permet de confronter la vision de plusieurs sources sur la même histoire. Ce sont ces similitudes qui rapprochent le juge de l’historien. Cependant, comme lui, il est exposé à une erreur courante : l’interprétation abusive.

L’objectivité est une tâche difficile. Néanmoins, le métier d’historien et celui de juge, encore davantage, nécessitent un certain recul vis-à-vis des opinions, des idées préconçues afin d’être le plus juste possible dans leurs assertions. Carlo Ginzburg dénonce une prise de position trop nette du juge, en faveur de Leonardo Marino et contre les témoins oculaire. Ses interrogations sont parfois jugées trop insistantes : « Un juge qui harcèle, qui insiste, qui fait tournoyer les sophismes comme des sabres, qui utilise à fond son pouvoir et son savoir […] je n’ai pu m’empêcher de penser, encore une fois, à un procès inquisitorial […] » (p.88). L’auteur insiste sur le fait que l’interrogation des juges peut viser à déstabiliser les témoins, il interprète les témoignages et va même plus loin en insérant parfois la confusion dans le souvenir qu’avaient les témoins d’un évènement s’étant déroulé 16 ans plus tôt.

Carlo Ginzburg insiste sur le fait que les sources utilisées par le juge- à la différence de celles dont dispose l’historien -sont de vivo. Le juge s’appuie essentiellement sur des inculpés, des témoins qu’il va questionner, interroger. Quant à l’historien, ses sources principales sont les documents. Ces différences de nature impliquent une différence de méthode.

Tout investigateur à la recherche de la vérité s’expose à des erreurs. L’historien et le juge ont en commun cette recherche de la vérité, parfois fructueuse, parfois infructueuse. Ainsi, C. Ginzburg distingue l’erreur scientifique de l’erreur judiciaire. Pour lui, l’erreur scientifique de l’historien n’affecte pas autant les individus que l’erreur judiciaire : « Mais par rapport aux bourdes des historiens, celles des juges ont des conséquences immédiates et plus graves » (p.122).

L’auteur, pour parler de l’erreur commise par le juge d’instruction Lombardi, évoque les imprécisions de certains romans historiographiques.
Ainsi, pour Ginzburg, le juge Lombardi et l’avocat général Pomarici se sont comportés en « historiens peu prudents » (p.119). Cette « transgression disciplinaire » a conduit le juge à négliger à de nombreuses reprises des éléments qui auraient du lui indiquer qu’il faisait fausse route. Mais, il ne se rend pas compte de son erreur car il estime que le contexte correspond globalement à ce qui s’est passé selon Marino. L’acceptation de cet aveu implique la participation de Bompressi, Pietrostefani et Sofri au meurtre du commissaire Calabresi (et, ultérieurement, leur condamnation). Le juge Lombardi aurait du éviter cet écueil propre aux historiographes et prendre en compte les autres sources, à l’instar des témoins oculaires qui contredisent Marino sur de nombreux aspects. Ainsi, quand il se comporte en historiographe, le juge peut faire de graves erreurs.

Carlo Ginzburg nous rapporte, dans « Juger ou comprendre ? », que l’historien Marc Bloch optait sans hésiter pour la seconde alternative » (p.20). L’auteur insiste sur la nécessité pour le juge et l’historien de garder en tête les exigences propres à leur métier dans leur démarche de recherche de la vérité.

L’ouvrage de Carlo Ginzburg est relativement accessible. Il permet de tracer les limites que le juge ne doit pas franchir quand il s’inspire de l’historien, et inversement. Ces exemples, tirés à partir du procès de son ami témoignent de sa fervente prise de position en faveur de Sofri. Cependant, C.Ginzburg a le mérite de prendre une perspective originale pour analyser ce procès, ce qui rend la lecture de cet ouvrage relativement agréable : la comparaison du métier de juge et d’historien.

* * *

Compte rendu – ici en version « courte » – issu d’un travail mené en Hypokhâgne dans le cadre de l’initiation à la recherche en Histoire. Les autres étapes consistant en la réalisation d’un mini-mémoire, une prestation orale devant un jury et la formation au Certificat Informatique et Internet (C2i).
- Voir le projet « Synergies prép@s ».
- Voir la table ronde « Histoire et mémoire(s) » organisée au lycée Fauriel en novembre 2013 dans le cadre des Débats citoyens en Rhône-Alpes initiés et coordonnés par le lycée Fauriel.
- Voir les autres comptes rendus.

%d blogueurs aiment cette page :