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La férocité

On prétend qu’il est impossible de cultiver les colonies sans Nègres esclaves. Nous admettons ici cette allégation; nous supposerons cette impossibilité absolue: il est clair qu’elle ne peut rendre l’esclavage légitime. En effet, si la nécessité absolue de conserver notre existence, peut nous autoriser à blesser le droit d’un autre homme, la violence cesse d’être légitime à l’instant où cette nécessité absolue vient à cesser: or, il n’est pas question ici de ce genre de nécessité, mais seulement de la perte de la fortune des colons. Ainsi demander si cet intérêt rend l’esclavage légitime, c’est demander s’il m’est permis de conserver ma fortune par un crime. Le besoin absolu que j’aurais des chevaux de mon voisin pour cultiver mon champ, ne me donnerait pas le droit de les voler; pourquoi donc aurais-je le droit de l’obliger lui-même, par la violence, à cultiver pour moi? Cette prétendue nécessité ne change donc rien ici, et ne rend pas l’esclavage moins criminel de la part du maître.

Réflexion sur l’esclavage des Nègres

Condorcet ed Mille et une nuits p13

Les passions inhérentes à notre nature se manifestent tous les jours aux colonies par des violences monstrueuses. Il en sera toujours ainsi sous le régime de la servitude, tant à cause des dangereuses facilités qu’il donne au maître d’abuser de son pouvoir, que de la contrainte dont il faut sans cesse user à l’égard d’hommes qui travaillent sans salaire et sans intérêt. La volonté du maître et celle de l’esclave doivent se trouver en continuelle opposition: conflit malheureux d’où naissent nécessairement les craintes, les soupçons, les colères, les haines, les désirs de vengeance. Dans un semblable état de choses, les moyens coercitifs et tyranniques prennent la place de la raison et de la justice. Aussi, malgré l’amélioration sensible qui s’est opéré depuis quelques années, la société coloniale est encore toute pleine d’horreurs.

M l’abbé Dugoujon
cité dans Histoire de l’esclavage Victor Schoelcher vol 2 p325

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