La mémoire désolée du migrant nu

(…) l’Africain est le migrant nu, et qui n’a plus même à nourrir l’espoir d’un retour au pays natal, sauf dans les obstinations suicidaires des Ibos. Mais on sait que cette seule caractéristique, qu’on aurait pu porter à son passif ( de le voir en migrant nu pourrait être une manière de le déprécier, on me l’a reproché assez fort lors d’une conférence à la Jamaïque, avant que je m’explique), va permettre au contraire à l’Africain déporté, quel que soit l’endroit du continent où il aura été débarqué puis trafiqué, de recomposer, avec la toute-puissance de la mémoire désolée, les traces de ses cultures d’origine, et de les mettre en connivence avec les outils et les instruments nouveaux dont on lui aura imposé l’usage, et ainsi de créer, de faire surgir, ou de contribuer à rassembler, au sud du continent dans l’archipel caraïbe, dans les Amériques centrales et dans la partie de l’Amérique du Nord qu’il occupera, des cultures de créolisation parmi les plus considérables qui soient, à la fois fécondes d’une recherche de vérité toute particulière et riches d’être valables pour tous dans l’actuel panorama du monde, la racine en rhizome étant la plus ouverte et peut-ête la plus solide, comme le jazz et le reggae et les littératures et les formes d’art de ce monde enfin si véritablement nouveau en fournissent des illustrations.

« Mémoires des esclavages » Edouard Glissant Gallimard 2007 p 109

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