« « Les paroles du nègre n’entament pas sa langue, elles n’usent, elles ne font saigner que son cœur. Il parle et se retrouve vide avec sa langue intacte dans sa bouche et ses paroles sont allées rejoindre le vent. De bouche en bouche, les ravines et les cours d’eau et l’air lui-même ont tourné et soudain ils en sont empoisonnés. Pourtant nous ne pouvons vivre sans ce travail incessant de la langue, sans toute cette germination de contes qui sont notre Ombre et notre mystère. Et comme le léopard meurt avec ses couleurs, nous tombons mortellement avec notre Ombre, celle que tissent nos histoires et qui nous fait renaître chaque fois, avec un éclat différent… » Ainsi parlaient les Anciens, voici encore quelques années, avant cette fournée d’êtres « sans haut ni bas, sans centre ni noyau » comme ils nous désignaient, nous, la nouvelle génération… et ils ajoutaient toujours, à demi tristes à demi narquois : « Mais vous autres, sur cette île à la dérive, ce que vous recherchez passionnément c’est l’ombre des nuages, tandis que vous abandonnez la vôtre à l’oubli… » Mais je ne prétends pas, ô je ne prétends pas qu’ils ont dit vrai… »

 « Ti Jean L’horizon »  Simone Schwarz-Bart

 

Le missionnaire dominicain R.P Jean- Baptiste Du Tertre dans son histoire générale des Antilles développe la question des châtiments dont on punit les fautes des Nègres. Après nous avoir exposé la maxime fondamentale du gouvernement des esclaves à savoir  » ne les frapper jamais sans sujet, mais ne leur pardonner jamais aucune faute », il nous explique aussi l’arbitraire des peines infligées. En effet les critères qui déterminent les châtiments ne sont pas fixées et restent à la discrétion des maîtres en l’absence de toute codification. Nous sommes en 1667. Les « fautes » dont sont punis les esclaves sont nous dit R.P Du Tertre: la paresse, le larcin, la désobéissance, la fuite, et la révolte. « Le larcin n’a point de châtiment déterminé ». Cependant s’il est commis de nuit l’habitant a le droit de tuer l’esclave surpris en train de voler. Si la justice les condamne au carcan ils portent un bâillon. Ce qui peut nous laisser à penser à un vol de nourriture. C’est en tous cas la peine de bâillon qui était encore infligée aux esclaves dans les procès que nous avons dépouillé jusqu’en 1842 (procès Vallentin). L’esclave risque la mort en cas de désobéissance. Le crime le plus grave reste encore la fuite ou marronage (terme que n’emploie pas Du Tertre) ou la révolte.

« La justice ne prend point connaissance de ces sortes de fautes mais en laisse le châtiment à la discrétion des maîtres qui les punissent par des voyes qu’ils jugent les plus propres pour les ranger à leur devoir ».

Il n’en est pas de même pour la révolte. Le châtiment doit être exemplaire. Tous les autres esclaves doivent assister au châtiment. Si la condamnation est le bûcher, chaque homme, femme ou enfant doit amener du bois.

« (…) mais lors qu’ils sont exempt du feu, l’on écartèle ces corps et l’on attache les membres aux avenues des places publiques à la réserve de la tête qui est toujours donnée au Maitre pour la faire mettre sur un poteau au milieu de son habitation, pour imprimer plus de crainte à ses esclaves.

Nicole Gonthier a exploré la manière dont on traite le crime à l’époque médiévale.

« On constate que la peine de la décapitation s’accompagne d’un traitement plus ou moins cruel et infamant selon l’intensité de la trahison qui doit trouver son châtiment dans l’exécution. Le pire des supplices en matière de crimes politiques est l’écartèlement que les chroniqueurs désignent aussi sous les termes de « mise en quartiers », on « mise en pièces ». Car la séparation de la tête et du corps, la pendaison honteuse de celui-ci ne semblent pas suffire à éteindre le ressentiment de l’autorité bafouée.(…) Ce dépeçage public, bien que réservé à des cas de trahisons notoires, traduit un climat de violence extrême que l’on rencontre particulièrement dans les temps de guerre civile et d’insécurité. »

Nicole Gonthier. — Le châtiment du crime au Moyen Âge (XIIe-XVIe siècles). Rennes, Presses Universitaires, 1998 (Collection Histoire)

Le Maîtres qui a perdu son esclave ‘justicié » est dédommagé sur une caisse publique :

« (…) on en prend le prix sur le public parce qu’il n’est pas juste que l’on perde plutôt ses esclaves que les autres, dont les esclaves ne sont pas moins coupables ».

Même puni à tort un maitre ne désavouera jamais un commandeur. Il peut lui demander  « en particulier, & on lui deffend de les mal traiter sans sujet, & même avec trop de rigueur quand ils ont failli ».

Histoire générale des Antilles habitées par les François. T. 2 / ,… par le R. P. Jean Baptiste Du Tertre,…

Selon le droit naturel, le criminel est un rebelle à la volonté du Créateur autant qu’un danger pour l’harmonie communautaire. Saint Thomas d’Aquin qui a développé la théorie de la loi naturelle, adaptation chrétienne de la morale élitiste d’Aristote, la définit comme l’inscription dans la nature du projet éternel et divin. Qui suit cette loi, qui se conforme à ce droit ne peut se diriger que vers le Bien car la loi naturelle repose sur la raison et présuppose une Nature fondamentalement bonne puisqu’elle est une création divine. Ce droit consiste donc à ne pas faire à autrui ce qu’on ne voudrait pas subir soi-même, de manière à reconstituer l’harmonie idyllique de la Jérusalem céleste. Cette influence des philosophes païens ou chrétiens à laquelle il conviendrait d’ajouter la pensée augustinienne revêt le crime d’une dimension théologique qui va orienter les pénalités vers des procédés édifiants et pénitentiels. L’édification recherchée doit profiter au coupable d’une part, aux spectateurs du châtiment de l’autre. Car plus qu’une pénalité, il s’agit bien, selon cette logique, d’un châtiment imposé par les autorités publiques, détentrices des normes morales et responsables du salut de tous. Ce type d’analyse de la déviance justifie les mesures d’exposition du criminel, les peines d’infamie où attaché au pilori, à la merci des quolibets, des humiliations et des coups du public, il se voit obligé de porter sur la tête une mitre de papier expliquant ses méfaits ou de suspendre à son cou les objets, même les plus curieux, symbolisant ses agissements.

Nicole Gonthier. — Le châtiment du crime au Moyen Âge (XIIe-XVIe siècles). Rennes, Presses Universitaires, 1998 (Collection Histoire)

« Leur humeur arogante & superbe, oblige nos habitans de ne laisser passer aucune faute sans les en punir, à cause des conséquences dangereuses qui pourroient suivre de l’impunité & ils sont contrains de les chastier, pour l’exemple des autres, de certaines fautes, qu’ils dissimuleroient dans toutes autres personnes.

Sans cette rigueur, il seroit impossible de les conserver car l’on a veu par mille expériences que l’impunité les rend insupportables & que si le Maître & le Commandeur qui a soin de leur conduire, ne s’en font craindre, ils les méprisent, se débauchent & ne travaillent pas, c’est pourquoi toutes les Nations de l’Europe, François, Angalis, Espagnols, Portugais & Holandais, qui se servent de Nègres dans l’Amérique, tiennent pour maxime fondamentale dans le gouvernement de ces esclaves, de ne les frapper jamais sans sujet, mais aussi de ne leur pardonner jamais aucune faute.

Du Tertre, Jean-Baptiste (1610-1687) Histoire générale des Antilles habitées par les François divisées en deux tomes et enrichie de acrtes et de figures Tome II p.529

« Il ne se passe guère de fêtes et de dimanches, que plusieurs Nègres d’une même terre, ou de celles qui leur sont voisines, ne s’assemblent pour se recréer et pour lors ils dansent à la mode de leur pays, tantôt à la cadence de leurs chansons, qui forment un chant très désagréable et tantôt au son d’un tambourin, qui n’est autre chose qu’un tronc d’arbre creusé, sur lequel l’on a a étendu une peau de loup marin. L’un d’eux tient cet instrument entre ses jambes et joue dessus avec ses doigts, comme sur un tambour de basque, puis quand il a joué un couplet de la chanson, ceux qui dansent en chantent un autre, continuant ainsi alternativement tant qu’elle dure.

J’en ay veu quelques uns qui faute de tambour se servaient de deux callebasses remplies de petites roches, qu’ils maniaient pourtant avec tant d’adresse, qu’ils formaient un son assez agréable.

Ils font des postures si contraintes et des contorsions de corps si violentes en dansant, que je me suis souvent étonné comme ils pouvaient se remuer, après avoir cessé ce pénible exercice cependant en sortant de là, ils sont si frais et paraissent si peu fatigués qu’on ne dirait pas à les voir, qu’ils ayent dansé »

Du Tertre, Jean-Baptiste (1610-1687) Histoire générale des Antilles habitées par les François divisées en deux tomes et enrichie de acrtes et de figures Tome II p.526-527

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