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Idées reçues

Par décence, on avait chargé de ce travail des ouvriers français, des Sénégalais pour déterrer des soldats, guerre  de 14allez savoir pourquoi, ça avait choqué certaines familles: considérait-on l’exhumation de leurs fils comme une tâche subalterne qu’on la confie ainsi à des nègres? En arrivant dans le cimetière, lorsqu’ils apercevaient, au loin, ces grands Noirs trempés de pluie en train de pelleter ou de transporter des caisses, les enfants ne les quittaient plus du regard.

Au revoir là-haut Pierre Lemaitre p322

Prix Goncourt 2013 Albin Michel

Le Blanc?

L’Afrique muette n’est qu’un terrain de football. Deux équipes, toujours les mêmes, blanches toutes deux.

L’une porte les couleurs de l’administration.

L’autre les couleurs de l’homme d’affaires.

Le nègre fait le ballon.

La lutte autour du ballon est farouche.

Le Blanc de l’administration protège le nègre contre le Blanc des affaires, mais en use pour son propre compte.

Le Blanc des affaires accuse le Blanc de l’administration de faire justement avec le nègre tout ce qu’il est interdit aux autres de faire.

L’administrateur traite le commerçant de margouillat.

Le margouillat est un petit lézard qui a des ventouses aux pattes, meurt constamment de faim et happe au vol tous les moustiques d’alentour.

Le commerçant dit de l’administrateur qu’il est Denys l’Ancien, tyran de Syracuse.

L’administrateur dit que, sans lui, le commerçant dépouillerait le nègre. Le commerçant répond que si l’administrateur lui défend de dépouiller le nègre, c’est qu’il s’en charge lui-même.

Albert Londres

Terre d’ébène

(La Traite des Noirs)

 récit 1929 p. 158

Le Serpent à Plumes 1998

Mais c’est une chose de dire que par le travail et sa reconnaissance sociale, on contribue au maintien, voir même à l’accroissement, de son identité personnelle; c’en est une autre de transformer le travail en un objet investi de « qualités magiques », comme s’il s’agissait de ce qui, seul, pouvait donner du « sens » à la vie. L’individu devient alors esclave de son activité et aucun autre espace de liberté ne lui est plus accessible – est-ce un hasard si on commence aujourd’hui à parler d’une nouvelle forme de pathologie, l’addiction au travail? On ne travaille plus pour vivre; on vit pour travailler. C’est le triomphe d’une vision particulière de l’homme, une « vision de comptable », pour ne pas dire , comme Bourdieu, une « vision d’épicier ». 

 

Extension du domaine de la manipulation

De l’entreprise à la vie privée

Michela Marzano Ed Pluriel p28

En effet lorsque des négociants demandent à Louis XIII d’autoriser la traite, il aurait déclaré : « jamais une terre française ne connaîtra cet odieux trafic. » Puis, considérant que la « gloire de Dieu » est bien « le principal objet des dites colonies », il accepte d’autoriser le commerce des Africains en échange de leur conversion au christianisme. En mars 1642, Louis XIII revient sur le sujet et reconnaît que l’adhésion au Christ efface toutes les différences : « Les sauvages qui seront convertis à la foi chrétienne et en feront profession seront censés et réputés naturels français, capables de toutes les charges, honneurs, successions et dotations. » Ces dispositions généreuses ne seront jamais appliquées par les colons. Le choix esclavagiste des colons l’emporte sur le choix monarchique. La première expédition négrière française officiellement reconnue, destinée aux colonies du royaume de France qui comptent alors déjà environ un millier d’esclaves, date de 1643.
 

La France et ses esclaves

de la colonisation aux abolitions

(1620-1848)

Frédéric Régent

Grasset 2007 p 41

Ce qui frappe quand on étudie l’abolitionnisme du XIXe siècle, c’est qu’on y retrouve l’écho de bien des figures actuelles : l’Européen sauveur, l’Africain victime, le Mal et le Bien, le devoir d’intervention, le rôle de l’éducation dans la disparition des idées mauvaises. Cette permanence d’une conception de l’Europe éclairant le monde, dans le rôle de sauveur, fait question. Elle nous encourage à repenser l’esclavage, l’abolitionnisme et le colonialisme sous des angles nouveaux, au-dela de la condamnation morale et vertueuse. Soldats d’un idéal d’amour et de tolérance, les abolitionnistes ont accompagné la fin de l’empire colonial prémoderne et la construction de l’empire colonial républicain. Ils étaient partisans d’une industrialisation à l’échelle humaine. Ils concevaient la colonisation comme une tutelle légitime exercée sur les peuples non européens. Ils voulaient faire le bien, éradiquer le mal, apporter à ceux qui en sont démunis les bienfaits du progrès et de la science. La colonie représentait le laboratoire de leur utopie. Mais ce désir du bien les portait à ne pas regarder les choses de trop près, à les voir d’assez loin pour que la réalité paraisse correspondre à leurs discours. C’est ainsi qu’ils trahirent les valeurs qu’ils défendaient et justifièrent a posteriori leur compromissions. Nous sont-ils si étrangers ?
 
Abolir l’esclavage : une utopie coloniale
Les ambiguïtés d’une politique humanitaire
Françoise Verges
Bibliothèque Albin Michel coll Idées 2001 p 210

Suis-je victime de l’esclavage ? Assurément oui, mais de façon indirecte. Non que je porte les stigmates d’aucune manière, mais à cause du regard de l’autre qui ne veut ou ne peut sortir de cette sordide distribution qui revêtirait un caractère d’éternité. Les vrais descendants d’esclaves sont-ils encore victimes de l’esclavage ? Cela va sans dire, autant dans les stigmates que dans le trauma; à cause de la condescendance ou du mépris dont ils sont destinataires. Va-t-on accepter que son destin soit figé par le regard de l’autre ? Va-t-on accepter que le comportement de l’autre nous mure dans le cachot du passé ? Non, assurément non. Puisque l’esclavage n’est plus héréditaire, le vrai esclave aujourd’hui est celui-là, Blanc ou Noir, qui continue à croire que l’esclavage se transmet par le sang, est héréditaire; qui confond mémoire et hérédité; qui fige le passé dans une actualité éternelle; qui s’enferme dans le miroir du passé.
 

Gaston Kelman « Au-delà du Noir et du Blanc »

Max Millo, Paris 2005, p 128 (10/18 n°3996)

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