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Humeurs

J’avais ce jour-là, un guide de choix en la personne de mon ami Jacques Bangou, maire amoureux de Pointe-à-Pitre, au moins autant habité par sa ville qu’il ne l’habite lui-même. Toute la matinée, je l’ai suivi à pied dans les quartiers du centre -ville ancien, puis dans les « cités » en grande précarité que nous nous employions tous les deux à régénérer, Bergevin, les tours Gabarre de Lauricisque, les barres des Capitaines… Je l’ai écouté m’expliquer chaque coin de rue. J’ai posé des questions et observé sa relation avec la ville. Les habitants venaient à notre rencontre, qui pour simplement saluer, qui pour se plaindre de ne pas trouver de logement correspondant à ses besoins, qui pour solliciter de l’aide dans sa recherche d’emploi…

Jacques Bangou déambulait dans la ville, dégageant face à la population une tendresse sereine et j’ai alors eu l’impression qu’il la tenait par la main.

Pointe-à-Pitre a une âme, comme toutes les villes du monde, et c’est le rôle premier des édiles de nourrir cette âme de projets, voire de rêves, de mettre de la chair dans les actes de gestion administrative. Il leur incombe de donner du sens et du coeur, dans la vie quotidienne, aux plans rationnels des architectes et des ingénieurs. C’est ce que font ou devraient faire tous les maires du monde. C’est ce que Jacques Bangou fait à merveille.

Pierre Sallenave « La ville se rêve en marchant » Edition de l’Aube2018 p12

Recueil de soutien pour la maison Forier Candidature mission Bern 2019

recueil soutien maison FORIER

Un article de Teddy Bernadotte (directeur de cabinet de M Ary Chalus Président de la région Guadeloupe) dans la revue Perspektives du 5 février 2019

La Technopole deviendra le carrefour des projets innovants qui doit capter les innovations de rupture et dépasser la crise. L’ambition est de faire de la « vallée du morne Bernard », un lieu d’épanouissement des entreprises et des hommes. Un pôle de compétitivité et d’excellence dédié à l’innovation. L’originalité du projet tient également à l’intégration de cet espace économique et scientifique dans un projet urbain avec la création, sur le site, d’un nouveau quartier de la ville, au coeur de la Guadeloupe et de la Caraïbe. La Technopole bénéficie donc d’atouts majeurs en termes d’attractivité du territoire et de marketing territorial. Pour que la technopole réponde aux attentes des entreprises, il importe que les instruments financiers disponibles soient eux aussi innovants pour coller aux contextes émergents et aux contraintes de réactivité sur des marchés en pleine mutation.

(…)

Simone Schwarz-Bart nous apprend que “le pays dépend bien souvent du coeur de l’homme : il est minuscule si le coeur est petit, et immense si le coeur est grand“. Cela signifie que la Guadeloupe sera ce que nous en ferons. Se fixer des ambitions sans limites, lutter contre la “déclinisme“, le fatalisme, une morosité ambiante et reprendre confiance en nous, mettre en avant nos atouts et qualités. S’inscrire dans le monde d’après, c’est relever les grands défis du troisième millénaire, la lutte contre le réchauffement climatique, la transition écologique, la recherche de nouvelles sources d’énergie, et le développement de nouveaux modes de consommation. Un monde dans lequel, nos jeunes pourront faire des rêves suffisamment grands pour ne pas les perdre de vues. Certes, tout changement est difficile.  Pourtant cette ambition doit nous garantir d’être la “Silicon valley“ de la Caraïbes. Nous allons certainement commettre des erreurs, vivre des déceptions, mais nous saurons persister et tirer les leçons de nos échecs pour viser toujours l’excellence. C’est une voie difficile, mais il n’y en a pas d’autres.

http://www.perspektives.org/2019/02/05/preparer-la-guadeloupe-au-monde-a-venir-et-creer-un-modele-de-developpement-specifique/

Quand j’ai regardé Thierry Thieû Niang danser avec les adolescents, je me suis demandé qui attirait l’autre dans son jeu. Etait-ce Thierry qui conduisait Mathieu ou Emilien à son mouvement ? Ou était-ce l’adolescent qui l’emmenait jusqu’à lui, lui imposant doucement les gestes qui conviendraient ? Du danseur ou des adolescents, lequel était joueur de flûte ?Qui, exactement,menait la danse ? Thierry était la puissance invitante : c’était à son initiative qu’ils se retrouvaient. Il proposait le jeu commun, et il initiait les mouvements. Mais c’était Mathieu ou Emilien, le roi, le prince de royaumes désolés, qui l’invitaient à se produire autour d’eux. Ils recevaient ses gestes comme autant d’hommages inquiets à la toute puissance de leur malheur. On aurait dit qu’ils consentaient à y répondre, et manifestaient leur contentement avec une réserve effrayée. C’était une chose fascinante de voir se passer ces deux événements simultanément.
Soudain, il n’y avait plus de bon et de mauvais monde, le bon monde du partage contre le mauvais monde de l’isolement. Le mauvais monde n’était pas aboli miraculeusement au profit du bon.C’était plutôt comme d’assister à la naissance d’une grande entreprise diplomatique. Ou à l’instauration d’une zone pacifiée où il serait possible, un temps, de se retrouver. Et cela, certainement, était dû à la danse.
Je me suis figuré que la danse venait avant. Avant la sculpture, avant la peinture, avant la musique même.Qu’elle arrivait d’abord, dans l’histoire de tous et de chacun. Elle était tellement ancienne qu’il n’était pas possible d’en garder la trace, sauf à supposer qu’un autre art, un art de la représentation, la peinture par exemple, s’en charge.
Pour la danse, en somme, c’était tout de suite et puis plus jamais. C’était à répéter encore et encore. La danse ne disait pas, elle ne représentait pas. Pas de mot. Pas d’image. De l’instant, du mouvement, du souffle, de la répétition. J’ai pensé que la danse était peut-être l’ambassade la plus intelligente pour établir des passerelles entre les mondes, entre le monde des enfants, de Mathieu ou d’Emilien par exemple, et le nôtre, celui de Thierry et le mien par exemple.
Des ambassades et c’est tout. Pas de civilisation, pas de colonisation, pas de progrès en vue.
Une rencontre heureuse, dont la plus grande réussite serait de faire naître le désir d’une autre rencontre, son attente. Je me suis souvenue de deux maximes de Clément Rosset. « La nature des choses consiste en les choses, et en elles seules. Il n’est, il n’a jamais été ni ne sera jamais de présence que du présent. » Et « Sois l’ami du présent qui passe, le futur et le passé te seront donnés par surcroît. » J’ai lu, dans un texte littéraire écrit par des personnes non autistes, qu’on ne savait rien sur l’autisme.
Une énigme. Un mystère. Rien quoi.Mais ce n’est pas ce que disent les livres écrits par des personnes autistes. Ce que Thierry et les adolescents en dansant montrent ce n’est pas rien, c’est autre chose.
C’est par exemple que le danseur vit dans un monde de règles, de règles terribles, inutiles et même aberrantes, mais qu’il s’applique avec fermeté. Le danseur a sa règle et ses raisons.
Ce sont les siennes, voilà quelque chose qu’on peut comprendre quand on vit soi-même enfermé dans ses règles et sa raison.
C’est aussi que le danseur décide de ses gestes et qu’il les répète. Qu’il soit dans une salle, ou qu’il soit sur une scène, qu’on fasse mine de s’intéresser à lui, ou de l’ignorer, on est à peu près certain qu’il va continuer. Encore une chose que l’on peut reconnaître, quand on passe sa vie à persévérer.
Le danseur n’envoie pas de signaux. Son corps ne cherche pas à dire une chose qu’il faudrait comprendre, à laquelle il faudrait répondre. Son visage n’adresse pas de sourire, ne vous cherche pas des yeux. Il n’attend rien, peut-être. Il n’y a rien à attendre de lui, peut-être.
De sorte qu’il ne craint rien, et qu’il n’y a rien à craindre de lui. Le danseur veut bien se manifester comme un objet vivant. Il veut bien courir tout seul (ou avec vous), tendre la main sans vous (ou avec vous). Il est souple comme une corde, doux comme un coussin, rebondissant comme une balle. Il tombe, il dégringole, il se laisse prendre et plier.
C’est à ses conditions qu’il devient possible de courir avec lui, de prendre sa main à lui, de se coucher sur son corps, de monter sur son dos. Le danseur n’est pas un sujet qui s’impose.
Enfin, parce que j’aime lire ce qui a été écrit à l’attention des enfants, par des gens qui n’étaient pas tout à fait en règle avec le monde commun, j’ai pensé aux contes. Ce n’est qu’après avoir relu Rapunzel, La Petite Sirène, La Reine des Neiges que j’ai réfléchi à l’intitulé de ce travail, « Au bois Dormant ». J’avais peut-être été guidée. Peut-être aussi les contes sont-ils les mieux à même d’ordonner l’énigme, le mystère, le rien, ou l’autre chose.
Pour nous en tout cas qui obtenons des images et des mots qu’ils donnent forme à ce qui nous entoure.
Rapunzel est enfermée seule au sommet d’une tour construite sans aucune ouverture. Elle laisse pendre par l’unique fenêtre la longue tresse des cheveux qu’elle a laissés pousser.
Pour rejoindre celui qu’elle aime, La Petite Sirène a obtenu de la sorcière qu’elle lui donne des jambes. En paiement, sa langue sera coupée. Incapable de parler, elle l’est aussi de se faire comprendre, et de se faire aimer. Elle finit par se fondre dans les filles de l’air.
Le petit Kay a été frappé au coeur et dans les yeux par les éclats du miroir diabolique tombé du ciel. Privé de toute émotion, il marmonne des chiffres. Il est emporté par la Reine des Neiges dans un palais de glace où il meurt doucement de froid.
On gardait trace, dans les contes, de ces enfermements. Ils y prenaient la forme d’un destin et puis d’une aventure. À leur manière, les contes ouvraient des passages entre les mondes.
À bon entendeur.
Si Thierry me proposait d’intervenir avec ce matériel plutôt inopérant, les mots, c’est une chose que je pouvais tenter. Un texte qui se rapproche des contes, qui leur emprunte.
Sans savoir très bien à qui il s’adresserait pour finir, ni à quel objet apaisant il pourrait à son tour s’apparenter. Un texte qui tenterait de faire ambassade.

Marie Depleschin

« La liberté, c’est le premier besoin de l’humanité, oui; mais ce suprème bienfait impose d’importantes obligations: la liberté élève le travail à la hauteur du devoir. Etre libre, ce n’est pas avoir la faculté de ne rien faire, de déserter les champs, les industries. Etre libre…c’est l’obligation d’utiliser son temps, de cultiver son intelligence, de pratiquer sa religion. Le travail, en effet, est une mission imposée à l’homme par Dieu; il le relève à ses propres yeux, en fait un citoyen; il l’appelle à fonder la famille.
Ecoutez donc ma voix, mes conseils, moi qui ai reçu la noble mission de vous initier à la liberté…Si, devenus libres, vous restez au travail, je vous aimerai; la France vous protégera. Si vous le désertez, je vous retirerai mon affection; la France vous abandonnera comme de mauvais enfants. »

Proclamation du commissaire général de la République Sarda-Garriga à la Réunion, le 17 octobre 1848. Citée par Oruno D. Lara dans une contribution issue du cycle de conférence organisé par le Centre Pompidou en mars, avril 2006: l’esclavage, la France, les abolitions, les enjeux. Africultures n°67 (juin, août 2006) Esclavage: enjeux d’hier à aujourd’hui, p25 à 29 Titre de l’article d’Oruno D. Lara: Colonisation, liberté et second esclavage

Sur l’air de la Marseillaise

Allons enfants de la Guinée,

Le jour de travail est arrivé;

Ah! telle est notre destinée,

Au jardin avant le soleil levé! (bis)

C’est ainsi que la loi l’ordonne;

Soumettons-nous à son décret;

Travaillons sans regret,

Pour mériter ce qu’on nous donne.

A la houe, citoyens! formez vos bataillons!

Fouillons (bis), avec ardeur faisons de bons sillons.

Histoire de la Guadeloupe par M. A. Lacour conseiller à la Cour impériale Tome Troisième 1798 à 1803 Basse-Terre (Guadeloupe) 1858 Edition et diffusion de la Culture Antillaise, 1976, p:22

Nous les esclaves! Nous sommes les pêcheurs de lune; Les Dieux sourds ont maudit nos nuits sur la lagune Et voué notre barque au malheur. Nous rentrons Sous les ricanements de toute la commune. Nous esclaves Pourtant sans verge et sans patrons Notre vaillance broie, au choc des avirons, La mer qui ne veut plus être notre nourrice. O Traîtrise des vents du grand large. Avarice De la vague! Colère et deuils des nuits d’hiver. La rancune du sort a, désapprobatrice, Posé sur notre front son gantelet de fer. Nous n’avons peut-être pas assez longtemps souffert, La dîme de nos maux est sans doute plus grande. Aussi nous recousons, sur nos grabats de brande, La voile déchirée où sèche un peu de sel, Et nous donnons aux Dieux, comme une simple offrande, Les résignations de notre cœur mortel! La vie âpre étouffa, de son poing, notre appel. Mais même dans le deuil notre orgueil s’acclimate. Nous remplaçons le mât quand la nef démâte, Nous taillons d’autre bois quand sa poupe prend l’eau Le pleur n’a pas brûlé notre figure mate. Mais un enthousiasme éternel et nouveau Illumine nos yeux aux flammes du cerveau, Et c’est pourquoi, malgré l’adversité funeste, Nous renouvelons la beauté de notre geste. Nous sommes les croyants vers les hauteurs partis, Même contre les Dieux notre fierté proteste. Nous opposons, aux flots vides, nos démentis. Et si la mer prenant les derniers convertis N’en laisse qu’un, parmi les hardes de ses voiles, Nous savons que l’espoir embrasera ses moelles, Et que ce frère, enfin, sur nos cœurs engloutis, Sentira quelque jour ses filets pleins d’étoiles.

Elvire Jean-Jacques Maurouard Ce qu’elles disent…

Cahier des Anneaux de la Mémoire n°7 Haïti dans le monde Nantes 2004

« Je ne connais pas le désert Bien qu’il me hante Dans le désert, l’inconnu m’a dit: Ecris! J’ai dit: il y a un autre écrit sur le mirage Il a dit: Ecris et le mirage verdira J’ai dit : il me manque l’absence Et dit: je n’ai pas encore appris les mots Il me dit alors : Ecris pour les connaître Et savoir où tu étais, et où tu te tiens Comment tu vins, et qui tu seras demain Place ton nom dans ma main Ecris pour savoir qui je suis, et repars Nuages dans le ciel J’ai alors écrit: celui qui écrit son histoire hérite la terre des mots, et possède Le sens. Entièrement!

Mahmoud Darwich « Pourquoi as-tu laissé le cheval à sa solitude? »

« Rien ne peut justifier un assassinat, a fortiori le meurtre de masse commis de sang-froid. Ce qui s’est passé à Paris, en ce début du mois de janvier constitue un crime absolument inexcusable. Dire cela n’a rien d’original : des millions de personnes pensent et le ressentent ainsi, à juste titre. Cependant, au vu de cette épouvantable tragédie, l’une des premières questions qui m’est venue à l’esprit est la suivante : le profond dégoût éprouvé face au meurtre doit-il obligatoirement conduire à s’identifier avec l’action des victimes ? Dois-je être Charlie parce que les victimes étaient l’incarnation suprême de la liberté d’expression, comme l’a déclaré le Président de la République ? Suis-je Charlie, non seulement parce que je suis un laïc athée, mais aussi du fait de mon antipathie fondamentale envers les bases oppressives des trois grandes religions monothéistes occidentales ?
Certaines caricatures publiées dans Charlie Hebdo, que j’avais vues bien antérieurement, m’étaient apparues de mauvais goût ; seule une minorité d’entre elles me faisaient rire. Mais, là n’est pas le problème ! Dans la majorité des caricatures sur l’islam publiées par l’hebdomadaire, au cours de la dernière décennie, j’ai relevé une haine manipulatrice destinée à séduire davantage de lecteurs, évidemment non-musulmans. La reproduction par Charlie des caricatures publiées dans le journal danois m’a semblé abominable. Déjà, en 2006, j’avais perçu comme une pure provocation, le dessin de Mahomet coiffé d’un turban flanqué d’une grenade. Ce n’était pas tant une caricature contre les islamistes qu’une assimilation stupide de l’islam à la terreur ; c’est comme si l’on identifiait le judaïsme avec l’argent !
On fait valoir que Charlie s’en prend, indistinctement, à toutes les religions, mais c’est un mensonge. Certes, il s’est moqué des chrétiens, et, parfois, des juifs ; toutefois, ni le journal danois, ni Charlie ne se seraient permis, et c’est heureux, de publier une caricature présentant le prophète Moïse, avec une kippa et des franges rituelles, sous la forme d’un usurier à l’air roublard, installé au coin d’une rue. Il est bon, en effet, que dans la civilisation appelée, de nos jours, « judéo-chrétienne », il ne soit plus possible de diffuser publiquement la haine antijuive, comme ce fut le cas dans un passé pas très éloigné. Je suis pour la liberté d’expression, tout en étant opposé à l’incitation raciste. Je reconnais m’accommoder, bien volontiers, de l’interdiction faite à Dieudonné d’exprimer trop publiquement, sa « critique » et ses « plaisanteries » à l’encontre des juifs. Je suis, en revanche, formellement opposé à ce qu’il lui soit physiquement porté atteinte, et si, d’aventure, je ne sais quel idiot l’agressait, j’en serais très choqué… mais je n’irais pas jusqu’à brandir une pancarte avec l’inscription : « je suis Dieudonné ».
En 1886, fut publiée à Paris La France juive d’Edouard Drumont, et en 2014, le jour des attentats commis par les trois idiots criminels, est parue, sous le titre : Soumission, « La France musulmane » de Michel Houellebecq. La France juive fut un véritable « bestseller » de la fin du 19ème siècle ; avant même sa parution en librairie, Soumission était déjà un bestseller ! Ces deux livres, chacun en son temps, ont bénéficié d’une large et chaleureuse réception journalistique. Quelle différence y a t’il entre eux ? Houellebecq sait qu’au début du 21ème siècle, il est interdit d’agiter une menace juive, mais qu’il est bien admis de vendre des livres faisant état de la menace musulmane. Alain Soral, moins futé, n’a pas encore compris cela, et de ce fait, il s’est marginalisé dans les médias… et c’est tant mieux ! Houellebecq, en revanche, a été invité, avec tous les honneurs, au

journal de 20heures sur la chaine de télévision du service public, à la veille de la sortie de son livre qui participe à la diffusion de la haine et de la peur, tout autant que les écrits pervers de Soral.
Un vent mauvais, un vent fétide de racisme dangereux, flotte sur l’Europe : il existe une différence fondamentale entre le fait de s’en prendre à une religion ou à une croyance dominante dans une société, et celui d’attenter ou d’inciter contre la religion d’une minorité dominée. Si, du sein de la civilisation judéo-musulmane : en Arabie saoudite, dans les Emirats du Golfe s’élevaient aujourd’hui des protestations et des mises en gardes contre la religion dominante qui opprime des travailleurs par milliers, et des millions de femmes, nous aurions le devoir de soutenir les protestataires persécutés. Or, comme l’on sait, les dirigeants occidentaux, loin d’encourager les « voltairiens et les rousseauistes » au Moyen-Orient, apportent tout leur soutien aux régimes religieux les plus répressifs.
En revanche, en France ou au Danemark, en Allemagne ou en Espagne où vivent des millions de travailleurs musulmans, le plus souvent affectés aux tâches les plus pénibles, au bas de l’échelle sociale, il faut faire preuve de la plus grande prudence avant de critiquer l’islam, et surtout ne pas le ridiculiser grossièrement. Aujourd’hui, et tout particulièrement après ce terrible massacre, ma sympathie va aux musulmans qui vivent dans les ghettos adjacents aux métropoles, qui risquent fort de devenir les secondes victimes des meurtres perpétrés à Charlie Hebdo et dans le supermarché Hyper casher. Je continue de prendre pour modèle de référence le « Charlie » originel : le grand Charlie Chaplin qui ne s’est jamais moqué des pauvres et des non instruits.
De plus, et sachant que tout texte s’inscrit dans un contexte, comment ne pas s’interroger sur le fait que, depuis plus d’un an, tant de soldats français sont présents en Afrique pour « combattre contre les djihadistes », alors même qu’aucun débat public sérieux n’a eu lieu en France sur l’utilité où les dommages de ces interventions militaires ? Le gendarme colonialiste d’hier, qui porte une responsabilité incontestable dans l’héritage chaotique des frontières et des régimes, est aujourd’hui « rappelé » pour réinstaurer le « droit » à l’aide de sa force de gendarmerie néocoloniale. Avec le gendarme américain, responsable de l’énorme destruction en Irak, sans en avoir jamais émis le moindre regret, il participe aux bombardements des bases de « daesch ». Allié aux dirigeants saoudiens « éclairés », et à d’autres chauds partisans de la « liberté d’expression » au Moyen-Orient, il préserve les frontières du partage illogique qu’il a imposées, il y a un siècle, selon ses intérêts impérialistes. Il est appelé pour bombarder ceux qui menacent les précieux puits de pétrole dont il consomme le produit, sans comprendre que, ce faisant, il invite le risque de la terreur au sein de la métropole.
Mais au fond, il se peut qu’il ait bien compris ! L’Occident éclairé n’est peut-être pas la victime si naïve et innocente en laquelle il aime se présenter ! Bien sûr, il faut être un assassin cruel et pervers pour tuer de sang-froid des personnes innocentes et désarmées, mais il faut être hypocrite ou stupide pour fermer les yeux sur les données dans lesquelles s’inscrit cette tragédie.
C’est aussi faire preuve d’aveuglement que de ne pas comprendre que cette situation conflictuelle ira en s’aggravant si l’on ne s’emploie pas ensemble, athées et croyants, à œuvrer à de véritables perspectives du vivre ensemble sans la haine de l’autre. »

Shlomo Sand
(Traduit de l’hébreu par Michel Bilis)

Une référence supplémentaire en cas de besoin

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