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Et si le mot intégration a le moindre sens c’est celui-ci : Nous, à force d’amour, obligerons nos frères à se voir tels qu’ils sont, à cesser de fuir la réalité et à commencer à la changer. Car tu es ici chez toi, mon ami, ne t’en laisse pas chasser. De grands hommes ont accompli ici de grandes choses et en accompliront encore encore, et nous pourrons faire de l’Amérique ce que l’Amérique doit devenir. Ce sera dur, James, mais tu es issu d’une race de paysans solides, d’hommes qui cueillaient le coton, barraient les fleuves, construisaient des chemins de fer et, alors que tout semblait les défier, se sont acquis une dignité inattaquable, monumentale. tu proviens d’une longue lignée de grands poètes, dont certains sont parmi les plus grands depuis Homère. L’un d’entre eux a écrit:

Au moment même où je me crus perdu

Mon cachot trembla, mes chaînes tombèrent.

Tu sais et je sais que cette Nation célèbre cent années de liberté cent années trop tôt. Nous ne serons libres que le jour où les autres le seront.

Dieu te bénisse, James, et te protège.

Ton oncle

James

La prochaine fois, le feu

James Baldwin Gallimard

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Une négresse appelée Elisa, surnommé la République, y était, me rapportait-on, depuis longtemps, enchaînée et souffrait de ses fers; elle était actuellement enferrée avec un jeune nègre appelé Grosloup, marroneur. Je me fis amener ce couple ainsi enchaîné, et je pus me convaincre par son interrogatoire qu’à part quelques exagération dans les rapports, le mode d’enferrement ne pouvait être toléré.

Elisa est une négresse de 36 à 40 ans, assez fortement constituée; c’est un sujet adonné au marronage et insubordonné: c’est ce qui lui a valu le sobriquet de la République. Depuis un an elle était presque continuellement en punition; elle a porté pendant 6 mois un anneau au pied gauche avec une petite barre; ce pied et la jambe sont enflés, elle s’en plaint: on les lui retira pour l’enferrer, il y a 3 semaines environ, par l’autre jambe, où elle porte un anneau de 3 livres environ; à cet anneau est attachée une chaîne double, de 2 pieds et demi, qui est fixée à l’anneau mis au pied gauche du nègre Grosloup. Il y a 3 semaines que cet accouplement dure nuit et jour; la nuit, l’homme et la femme sont placés dans la même prison ainsi accouplés, au mépris de la morale. Il parait que pour l’inventeur de cette punition les sexes ont disparu, et qu’il ne voit que des marroneurs à rentenir, de mauvais travailleurs à corriger. (…) La négresse Elisa demeura précédemment durant 6 mois au cachot, ne sortant que pour le travail: c’est là, sous la voûte tumulaire servant de cachot, qu’elle garda, pendant 6 mois, son nourrisson qui a aujourd’hui un an, et qui a souffert de cette existence dans un lieu étroit et privé d’air.

(Rapport du procureur du Roi de la Basse-Terre du 25 juin 1842)

Exposé général des résultats du patronage des esclaves 1844 p421

C’est le titre que j’ai failli donner (suggestion faite par L Leclerc)  à l’adaptation radiophonique du Cachot. Sébastien un nègre esclave du Sieur Vallentin est ce bon nègre. Sa docilité ne le mettra pas à l’abri des soupçons de son maître. Il sera mis au cachot accusé d’empoisonner les bestiaux. Il y mourra.

Cecil Gaines le majordome de la maison blanche sous je ne sais combien de mandat d’Eisenhower à Reagan, dans le dernier film de Lee Daniels, est aussi un bon nègre.

Je suis bien heureuse qu’après le mythe du nègre marron (indispensable nous avons besoin de héros) on s’intéresse aussi et enfin à ces petites gens, anonymes, sans gloire qui obstinément ont survécu à l’esclavage.

 

Le film relève brillamment , de mon point de vue, le défi de raconter une histoire « entertaining », tout en nous donnant une belle leçon d’histoire. Et il ne s’agit pas seulement de l’histoire des noirs mais de l’histoire des États-Unis. Des champs de coton jusqu’à Barack Obama, l’épopée (n’ayons pas peur des mots) d’un homme qui aura voué sa vie à servir et aura trouvé dans cet asservissement sa liberté. Comme le dit un des personnages, la figure du domestique noir qui se doit d’être digne de confiance, sape le racisme au quotidien et sans bruit. Louis le fils de Cecil Gaines dans le film explore d’autres voies, celle de la non violence pour commencer, celle de Martin Luther King puis quand celui ci est assassiné des Black Panthers. En continuel conflit avec son père qui préférait le voir à la fac, plutôt que de jouer aux freedom riders,  il n’arrive pas à lui faire comprendre ses choix. Peut-être bien parce qu’il méprise le sien. Un choix que Cécil a fait pour protéger sa famille et leur donner une chance d’échapper aux champs de coton, d’échapper à l’asservissement.  Pour finir c’est déjà à la retraite que Cécil et son fils aîné vont se réconcilier derrière les barreaux d’une prison. Cecil prend enfin fait et cause pour les noirs, il dénonce la politique américaine qui soutient alors le régime de Pretoria et l’apartheid. D’un point de vue dramaturgique, la scène de fin répond à celle du début. Après l’humiliation et l’horreur totale (sa mère est violée et son père tué sous ses yeux), il s’avance digne, le pas assuré (il connaît le chemin) vers le bureau ovale maintenant occupé par le premier président noir des Etats-Unis. Barack Obama. Yes we can! Le prix à payer a été lourd cependant. C’est à ce titre qu’il me parait indispensable de raconter les histoires des bons nègres et pas seulement ceux qui ont fait carrière à la maison blanche à une place ou une autre. Petite confidence, je travaille à l’histoire de Maximin Daga. Lui aussi était un bon nègre.

Daga:

« Si je suis infirme, estropié, c’est que j’ai été souvent lié de cordes pendant que j’étais jeune encore, que j’ai été enferré, que j’ai été chargé de trop lourds fardeaux, que j’ai reçu un coup de bâton sur le genou. »

Procès de Texier Lavalade 1847

Cour d’assises de Basse-Terre : audience des 21, 22, 23, 24 et 25 août 1839

Accusés : Amé Noël 72 ans habitant propriétaire demeurant à Bouillante, Delphine, 48 ans, propriétaire demeurant à Basse-Terre, Bellony Bertin 46 ans économe à l’habitation caféière de sieur Amé Noël. Le premier comme auteur, les deux autres comme complices accusés d’avoir donné avec préméditation la mort à Jean-Pierre esclave en commettant sur sa personne des actes de barbarie.

Présidence : Tolosé de Jabin

Conseillers : Menestrier et Leroyer Dubisson

Assesseurs (aux colonies pas de jurés) : Toussaint Lacaze, Joseph Claret, auguste Chaulet, (qui va demander à se retirer), Charles Dain, Gustave Bouscaret (auditeur seulement)

Crimes : Jean-Pierre est maintenu à la barre ligoté dans une position qui ne lui permettait aucun mouvement (ni s’allonger, ni s’asseoir), peu d’eau, peu de nourriture, des coups de bâton. Il succombe au bout de 5 jours.

Victime : Jean-Pierre esclave de l’accusé qui avait été marron ramené à son maître par un voisin Lafages qui conseille à Amé Noël la déportation.

Témoignage : nous n’avons pas encore retrouvé les comptes rendus du procès qui n’ont été publié dans aucun des journaux de la colonie.

Réquisitoire : pas de réquisitoire

Plaidoirie : de Maître Lignières. Il pose comme préalable la légalité du châtiment. La loi dit-il défend de donner plus de 29 coups de fouet. Il affirme donc qu’Amé Noël avait le droit de châtier son esclave et de l’enchaîner. De plus comme la loi n’a pas défini la torture on ne peut accuser l’accusé de ce crime : « mais dit-on si vous ne l’avez point assassiné, vous l’avez torturé. Je réponds : le code pénal n’a pas défini la torture, il ne pouvait la définir. Elle varie suivant le sexe, la force, et l’âge du sujet. » Plus loin il ajoute « Le maître ne relève que de Dieu et de sa conscience. Amé Noël a pu se tromper ; il n’a pas de compte à rendre : la loi le protège. Il faut savoir subir les maux de l’esclavage ou nous en débarrasser une bonne fois. »

Sentence : les 3 accusés ont été déclarés non coupables à l’exception d’<amé Noël qui a été condamné à une amende de 300 f comme coupable d’imprudence, d’inattetion et d’inobservation des règlements (il n’avait pas déclaré le décès dans les temps impartis).

Suites : le jugement de la cour d’assise de Basse-Terre est cassé par la cour de cassation dans l’intérêt de la loi non quant au fond (le remplacement de Chaulet  par Gustave Bouscaret,  et la position des questions auxquelles la cour a du répondre)

« ce pourvoi est impuissant il est vrai, pour ressaisir le fait, pour amener une décision qui condamne cet abominable droit des cachots domestiques où les maîtres tiennent leurs esclaves en chartre privée, cette odieuse allégation du droit à la torture comme étant l’apanage du maître, et n’admettant d’autre mesure que sa cruauté ou sa discrétion ; mais enfin, si tout cela reste malgré nous hors de la portée du pourvoi, la flétrissure morale infligée en votre présence à ces faits et à ses doctrines sera déjà un avertissement pour le législateur afin qu’il vienne au secours de la justice »

 

 

On dira que le despote assure à ses sujets la tranquillité civile; soit: mais qu’y gagnent-ils, si les guerres que son ambition leur attire, si son insatiable avidité, si les vexations de son ministère les désolent plus que ne feraient leurs dissensions? Qu’y gagnent-ils, si cette tranquillité même est une de leurs misères? On vit tranquille aussi dans les cachots: en est-ce assez pour s’y trouver bien? Les Grecs enfermés dans l’antre du Cyclope y vivaient tranquilles, en attendant que leur tour vint d’être dévorés.

Jean-Jacques Rousseau (1762) Du contrat social ou principes du droit politique Chapitre 1.4 de l’esclavage

Les lundis de la création – Date: Lundi 19 Décembre
Le cachot met en scène le fond mémoriel de la Guadeloupe et de l’histoire de l’esclavage. Un jeune écrivain va reprendre le drame d’un esclave injustement condamné et qui mourra en prison. Pour donner son texte à entendre, il convoque amis et connaissances à une soirée chez lui où chacun, piégé, jouera un rôle de sa pièce. Là les masques sociaux se fissurent et le fond traumatique de l’histoire nègre réapparaît dans le monde d’aujourd’hui. Gilda Gonfier a écrit ce texte et pris part à la réalisation de Laurent Leclerc. Tournée sur place en décor naturel, le jeu des acteurs sonne juste et nous donne à vivre une rencontre sociale, torpillée par la puissance du passé.

Et cela s’écoute ici

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