Le commandeur

Jusque vers 1720 aux îles, à la Guyane jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, le commandeur n’était pas un esclave mais toujours un blanc, « serviteur » du colon et payé. Sur les places à tabac, à coton ou sur les indigoteries, un engagé commandait les autres engagés et les noirs. Des esclaves ayant remplacé en nombre les engagés blancs sur les sucreries d’abord, le système du commandeur blanc, engagé ou ancien engagé, continua un certain temps.

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L’on observe très bien la substitution du commandeur noir au blanc. A côté des esclaves les engagés blancs avaient été d’abord très nombreux sur les plantations. D’où leur place de commandeur. Les noirs arrivant par la traite directe ou par des prises sur les Anglais et les Espagnols, les tâches agricoles furent le lot des seuls esclaves. Les travaux professionnels de raffinage, de charpente, de tonnelerie, de forge, passèrent aux engagés. Il n’y eut aucun d’eux aux jardins où les noirs prirent la place de commandeur. Quelques forgerons, quelques raffineurs et tonneliers blancs demeurèrent mais qui avaient des chefs à part, tout à fait indépendants du commandeur des jardins. La multiplication et le développement des sucreries sont pour beaucoup dans la disparition des commandeurs blancs. Leur entretien revenait plus cher que celui d’un commandeur noir. Le multiplication des mulâtres, trouvés trop nombreux, ont aussi joué contre eux. Les commandeurs blancs s’enfuyaient facilement, enlevaient des femmes. Le 15  février 1702, un conseil de guerre à la Martinique condamne aux galères à vie Jacques Pineau, dit Jolicoeur, commandeur de l’habitation du sieur de Malvaut et autrefois soldat de la garnison. Ayant déjà déserté il y avait sept ou huit ans, il avait retiré dans sa case un soldat de la compagnie de Rupert et s’était enfui avec une mûlatresse, femme du nommé Lespagnol. On les accusait aussi d’exiger un travail excessif et de châtier trop durement. A la Martinique, le gouverneur doit rappeler en 1708 l’article 43 du Code noir, qui enjoint de poursuivre les maîtres et les commandeurs qui tuent  des esclaves sous leurs ordres et un commandeur blanc est condamné à l’amende le 2 juillet 1715, pour avoir en l’absence du procureur et des voisins puni un esclave qui en mourut. Un arrêt  du Conseil supérieur du Petit Goave à Saint Domingue, condamne de son côté le 2 septembre 1726, à trois ans de galère, un commandeur blanc qui a tué un esclave. Mais les relations continuelles des commandeurs blancs  avec les negresses des ateliers, qui ont été constamment l’objet de plaintes des administrateurs et du clergé colonial, ont été la principale cause de leur disparition.

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Au XVIIe siècle on prend des commandeurs de presque toutes les nations d’Afrique. (…)

A la fin de la période coloniale, les créoles obtiennent la préférence.

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Le choix d’un commandeur noir demandait toujours la plus grande attention et on était pour lui plus exigeant que pour un commandeur blanc. On voulait un homme jeune ou assez jeune, entre 28 et 40 ans. S’il se trouve sur des plantations des commandeurs de plus de 50 ans, c’est qu’ils ont vieilli dans cet emploi. Ils y sont entrés bien plus jeunes. On souhaitait un homme de belle prestance, intelligent, expérimenté, c’est-à-dire connaissant bien la « routine » de la plantation et le quartier, sobre, de caractère sûr, sachant avant tout se faire obéir. L’idéal était qu’il se servît plus pour cela de rudes horions que de son fouet. On prenait donc un esclave à la voix et au geste autoritaires.

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L’emblème de son autorité était un fouet à manche tantôt long, tantôt court qu’il portait toujours à la main, ou une baguette que les noirs par dérision appelaient « coco macaque ». Ce fouet claquait en l’air à tout instant. Sur les plantations sans cloche, il servait le matin à réveiller les esclaves, et à les réunir pour l’appel. « Mais il doit lui être défendu de le faire claquer sans cesse aux pieds des esclaves ou en l’air, ce qui accoutume l’atelier à ce bruit qui cesse de lui en imposer ».

Ses tâches étaient sans fin et il recevait pour commander comme une semi-délégation des pouvoirs du maître ou du gérant. Ses ordres retombaient sur tous les travailleurs du jardin, mais non sur les ouvriers du moulin ou de la sucrerie ni sur les cabrouetiers, qui avaient tous leurs chefs particuliers, mais comme il était responsable du bon ordre général son autorité  s’étendait parfois aussi à eux.

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Après l’appel du matin et son rapport à l’économe sur ceux qui se déclaraient malades, il avait à conduire l’atelier au jardin. Sa place était derrière la troupe pour éviter les retards, bourrant l’un, frappant l’autre, toujours menaçant et criant. C’était à l’économe ou au gérant de vérifier le nombre exact des malades et des indisponibles pour cause diverses.

A lui aussi de mesurer le matin et l’après-midi la tâche à entreprendre, après en avoir calculé la durée. C’est au premier commandeur à désigner quels esclaves feront tel ou tel travail, car il connaît la force de chacun d’eux. Selon le temps, à lui de décider s’il convient de renvoyer au lendemain ou simplement de suspendre un travail gêné par la pluie, ou bien jugé trop pénible en un seul jour. Mais s’il pouvait le diminuer il ne pouvait pas l’augmenter, une fois passé l’économe. Au reste il ne mettait jamais directement un ouvrage à la place d’un autre.

Le soir son rapport oral servait à l’économe à tenir le journal du travail où était notés: le temps qu’il avait fait, le nombre des présents aux diverses tâches le matin et le soir, celui des malades, et celui des esclaves « détournés » c’est-à-dire occupés hors du jardin à des travaux extraordinaires, le numéro ou le nom des pièces de cannes ou de caféiers où l’atelier avait travaillé, le nombre des paniers de café « en cerise » ramassées. Dans  son rapport, étaient signalés les fuites, les querelles graves, les coups, les accidents, les mauvais sujets.

Le dimanche, quand l’atelier ne travaillait pas, le commandeur devait avoir l’oeil sur les sorties, sur les retours du marché et tous les jours il avait à rendre compte de tout ce qui lui avait paru insolite.

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Quand un commandeur était malade, ou absent pour quelque course importante  dans un canton voisin, c’était un des sucriers, généralement le plus ancien, qui le remplaçait ; et ce remplacement était prévu pour qu’il n’y eût pas d’interrègne. Les  commandeurs au reste étant très souvent recrutés parmi les sucriers, il y avait, quand tout était normal une manière d’avancement facile à prévoir.

Vers la soixantaine, quand il avait donné satisfaction toute sa vie, le maître lui confiait quelque tâche de choix et de repos, de gardien d’entrée, de barrage, de place à vivres ; et le commandeur obtenait plus facilement que tout autre la liberté de savane, ou même l’affranchissement régulier.

« Les esclaves aux Antilles françaises » 17ème et 18ème siècles

Gabriel Debien 1974 p 120 à 133

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