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Pour s’imposer au monde, il faut refuser une fois pour toutes d’endosser la modestie féminine que l’on nous prescrit depuis notre plus jeune âge. Dès l’enfance, nous entendons dire que les femmes sont émotives, changeantes, dominées par leur sensibilité, quand ce n’est pas par leurs hormones: s’est-on déjà demandé quelles conséquences cela peut avoir sur le comportement des filles? Comment prendre sa place quand on entend depuis l’enfance qu’on raisonne moins froidement que les hommes? Cette vision de la culture féminine repose entièrement sur la valorisation de l’objectivité. Dans les milieux très sérieux de l’information, mais aussi ceux de l’économie, de la politique ou de l’enseignement supérieur, on exige une « objectivité » qui colore les rapports, les conversations, les comportements, les décisions, le travail en général. Cette objectivité est censée donner une « autorité » aux arguments avancés, aux savoirs présentés dans l’espace public. En effet, l’on présume que lorsqu’on est objectif, nulle émotion n’influence notre raisonnement, nos décisions.modestie féminine

Or, avant même d’avoir ouvert la bouche, les hommes sont systématiquement et culturellement associés à l’objectivité: « ils se donnent un rôle neutre, comme sujet connaissants, penseurs, producteurs de pensées, de concepts ou d’idées », écrit Elisabeth Grosz dans la revue Sociologies et Sociétés (printemps 1992). Attention: il n’est pas question ici de nier la valeur de l’objectivité, mais de voir comment elle est liée à l’élaboration des rôles sexuels.

Les hommes se sont ainsi octroyé une certaine « neutralité », celle des idées, pendant que les femmes incarnaient le sensible, l’émotion. Cette neutralité symbolise l’objectivité du savoir, son « impersonnalité », son absence supposée de biais affectif… Or, cette conception est fausse. les hommes ne sont pas plus objectifs que les femmes, et celles-ci ne sont pas plus sensible « naturellement ».

L’explication d’Elisabeth Grosz est interessante parcequ’elle permet de comprendre comment le féminin et le masculin ont été façonnés. En effet, en remplissant chacun leur rôle, les hommes et les femmes ont donné une cohérence à la culture: les premiers assument la raison, les secondes, le corps, le sensible. L’histoire fournit maintes preuves de cette association entre les femmes et la chair, comme en témoignent les religion monothéistes.

A la faveur des découvertes scientifiques, de l’évolution de la connaissance, la société a entretenu une idée de la neutralité pour légitimer et transmettre le savoir. Cette « neutralité » aussi vue comme une objectivité confère de l’autorité à celui ou celle qui la manifeste. L’absence d’émotion et de sentiment est caractéristique de cette neutralité.

C’est que le monde du savoir et du pouvoir, c’est-à-dire les milieux de la recherche scientifique et les milieux intellectuels, les universités, les établissements scolaires, les médias, sont « publics »: c’est dans ces milieux que sont déployés les discours, que transigent les connaissances. l’on doit donc garder cet espace le plus objectif possible, parce qu’il est un lieu de pouvoir.

Mais la réalité est tout autre: cet espace est loin d’être un lieu objectif; il est au contraire marqué par une conception masculine du monde, de la société, de la vie. Les valeurs masculines qui l’imprègnent sont encore celles de la rivalité, de la compétition, de la domination, de la force. Il ne s’agit pas de dire que les hommes ont tort ou raison, mais de comprendre comment la société se partage le masculin et le féminin. Si l’on entend dire régulièrement que les femmes sont plus pacifiques, sensibles, consensuelles, ce n’est pas leur nature qui les confine dans ces attributs, mais leur socialisation et leur éducation. C’est bien pour cela qu’elles ont toujours respecté cette valeur de modestie: les femmes ambitieuses et dominatrices (on dirait « leaders » pour désigner des hommes) ne sont pas de vraies femmes, comme le veut le cliché.

N’est-ce pas ce que l’on entend couramment au sujet des féministes, et ce, depuis des lunes? Leur représentation dans la culture populaire est révélatrice: elles sont vues comme des femmes dénaturées, hargneuses, acariâtres, souvent la cause des pires maux de la société. Les discours antiféministes inondent d’ailleurs tous les livres qui prêchent  un retour des femmes aux valeurs traditionnelles; mais surtout, ces femmes ont perdu leur « féminité » parce qu’elles revendiquent leur place dans l’espace public.

(…)

On comprend alors que l’intrusion des femmes dans les milieux du travail, de la politique ou de l’enseignement, phénomène récent sur le plan historique, apparaisse comme une provocation.

Quand les femmes ont pris la parole, elles ont transgressé la règle de réserve et de modestie qu’on leur prescrivait. Traditionnellement gardiennes du domaine privé, elles ont brisé le pacte sur lequel reposait le système que l’on dit « patriarcal ».

C’est bien ce que reprochent les musulmans intégristes aux femmes occidentales: d’avoir rompu avec le code social selon lequel les hommes sont seuls à pouvoir occuper l’espace public.

(…)

La modestie et la réserve qui scellent l’apparat de l’éternel féminin ont toujours gardé les femmes hors de l’espace public. Depuis trente ans, celles-ci ont intégré massivement des métiers traditionnellement masculins. Si le monde change, il reste encore à faire accepter aux sociétés que le féminin ne soit plus un signe de faiblesse, d’impuissance, d’infériorité.

Pascale Navarro

Pour en finir avec la modestie féminine ed Boréal p 78-83

 

Tout commence avec les chaussures. Enfant, je ne peux pas supporter d’être pieds nus et je supplie sans cesse pour avoir des chaussures, les chaussures de n’importe qui, même par les journées les plus chaudes. Ma mère, a minha mae, fronce les sourcils, elle est en colère à cause de ce qu’elle appelle mes manières de coquette. Seules les mauvaises femmes portent des talons. je suis dangeureuse, elle dit, dangereuse et sauvage, mais elle finit par se calmer et me laisse porter les chaussures dont la Senhora ne veut plus, à bouts pointus, avec un des talons cassé, l’autre bien usé et une boucle dessus. Résultat, dit Lina, mes pieds sont inutiles, ils seront toujours trop tendres et n’auront jamais les plantes solides, plus dures que du cuir, qu’exige la vie. Lina a raison. Florens, elle dit,  on est en l’an 1690. Qui d’autre à notre époque a les mains d’une esclave et les pieds d’une grande dame portugaise?

Un don Toni Morrison

Christian Bourgois éditeur p10

Sentence du Juge du Cap, qui condamne un père naturel à prendre

soin de son enfant et lui défend de récidiver.

Du 22 mars 1702

Entre Marie Gaury, demanderesse et Jean Nicolas défendeur. Vu la requête etc… Nous condamnons ledit Nicolas de nourrir et faire élever ledit enfant en la religion catholique, apostolique et romaine et d’en apporter attestation au greffe, de trois en trois mois, jusqu’à ce qu’il ait atteint 14 ans, et fournira par chacun an 75 liv de mois en mois, tant que l’enfant sera sur les charges de la mère (qui l’aillaite), après quoi sera tenu de le nourrir et de l’élever et pour le scandale condamnons ledit Nicolas en 30 liv d’amende, applicable à l’hôpital de ce lieu, et en tous dépens, avec defense audit Nicolas de récidiver ni d’insulter ladite Gaury, sous de plus grandes peines.

Loix et constitutions des colonies françoises de l’Amérique sous le Vent.

T. 1 de Moreau de Saint Méry (1784-1790)  p683

Si le livre Racines d’Alex Haley fut porté par un personnage masculin, celui de  Lawrence Hill met en scène un personnage féminin. Pour se rapprocher de son héroïne, Lawrence Hill lui a donné le prénom de sa propre fille, une façon de mieux habiter le personnage et de se demander à chaque page comment sa fille aurait survécu et s’en serait sortie émotionnellement, spirituellement et physiquement. En effet, à l’âge de onze ans, Aminata Diallo est arrachée à sa famille dans un village de l’actuel Mali par des négriers. Commence alors une longue marche qui durera  plus de  trois mois et au bout  de laquelle la fillette se retrouvera avec d’autres esclaves dans un bateau en direction de l’Amérique. Aminata deviendra plus tard une esclave dans une plantation en Caroline du Sud. Elle réussira à s’enfuir et se retrouvera à New York, puis en Nouvelle Ecosse et en Sierra Leone. Si Aminata nous paraît vraie et vivante dans cette haletante odyssée c’est grâce à une écriture fluide et limpide où, derrière chaque mot se lit en réalité la quête intérieure de l’auteur. 

  Il aura fallu à Lawrence Hill une enquête de plus de cinq années et des séjours en Afrique pour dessiner le portrait d’une femme rebelle portée par les ailes du courage et de la résistance.

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