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Il ne manque rien au premier roman d’Alain Agat. Ce roman noir respecte tous les codes du genre: passage à tabac, cadavres en pagaille, portrait d’une société empoisonnée par la drogue et la violence, où tous les efforts pour en réchapper semble voués à l’échec.

Les motifs littéraire, vengeance, rivalités fraternelle (« parce qu’il n’avait rien dit il avait payé pour son frère » p 182), dette d’honneur, guerre des gangs… etc, sont connus mais revisités avec une maitrise certaine par l’auteur. Joris sort de prison et ne veut plus y retourner mais il se retrouve bien malgré lui alors qu’il rêve de fuir vers son Eldorado guyanais, empêtré à Paris dans une guerre des gangs suite à l’assassinat de son frère JC chef du réseau parisien du Dominicais Chacal. Alain Agat nous tient en haleine du début à la fin entre suspens et rebondissements. Il ne manque rien: couteau, révolver, silencieux, mallette pleine d’argent, photos compromettantes… La musique (entre rap, zouk, regae et bachata), la drogue, les filles, les discussions footbalistiques des bad boy, les voitures, la cité… Paris, la vengeance, le chantage, la manipulation, un énigmatique tueur à gages dénommé Personne… jusqu’à la mangrove et la neige que découvre la bande de Chacal venu récupérer en personne son fric à Paris.

Le motif le moins bien traité à mon avis est celui de la corruption politique. D’ailleurs le personnage de l’avocat véreux s’en sort à trop bon compte. Probablement que sa trajectoire est moins maîtrisée que celle des autres personnages. Il est au fond le vrai méchant, il ne change guère du début à la fin. Il finit par tuer un homme Dario je crois, mais cela ne semble pas lui faire plus d’effet que cela.

Gilda Gonfier: Alain Agat est-ce qu’avec ce personnage vous avez voulu dénoncer le vrai coupable à savoir une figure de la société bien sous tout rapport mais probablement plus corrompue que les autres qui font alors elles, figures de victimes du système? 

Alain Agat: Il est certain que la Société ne répond pas à tous les besoins, tous les manques de ses citoyens, et qu’à ce titre, certains s’en sortent mieux que d’autres. Alors ce politique, c’est la cible facile parce que remplie de beaux discours parfois trompeurs…

G.G: qu’elle est la genèse de ce roman. Une prédilection pour ce genre?

AA: Il a été et écrit dans  une version plus longue dans le même temps que le scénario de Neg maron, présenté à quelques éditeurs puis oublié dans les tiroirs… et redécouvert fin 2010, écourté puis ré-envoyé…

GG: Joris est un personnage sur lequel le sort semble s’acharner, pris au piège et comme condamné à devoir répéter les mêmes erreurs qui l’ont conduit en prison? A savoir le déchaînement de la violence bien malgré lui.

A A: Les « Joris » sont nombreux,  par seulement pris au piège de leur propre violence, de celle qu’ils renouvellent, mais pris à d’autres pièges amenés par leur nature, leur environnement.

GG: Il n’y a pas de figure paternelle pour tout ces jeunes ni tellement maternelles d’ailleurs. Et une seule figure féminine, Nadia. C’est une des règles du genre?

AA: Non, pas du tout, il y a une figure paternelle pour Joris. Mais elle est dénuée d’amour. Quant à celle maternelle, elle n’est plus présente. Ce qui renforce sa solitude.

GG: il y a un certain humour et aussi un talent dans l’écriture à installer des moments de calme avant la tempête (par exemple l’assassinat de Chacal). L’écriture est très visuelle. A la lecture on voit le film. D’ailleurs l’adaptation cinématographique est en projet?

AA: Non, pour l’instant mais  l’idée a été de privilégier l’image dans l’écriture, d’approcher celle scénaristique.

GG: qui sont vos maîtres? Probablement Chester Himes? et qui d’autres?

AA: Des maîtres non mais des auteurs préférés, pas forcément du roman noir même si Chester Himes, Donald Goines  et Walter Mosley sont des romanciers que j’ai aimé lire. Non mes auteurs viennent d’une littérature plus grande, elle va de l’essai à la poésie en passant bien sûr par le roman. Je pense beaucoup à Ernest J Gaines en ce moment, à son sens du territoire, de la brièveté et de la dramaturgie…

GG: Personne c’est un clin d’oeil à Pessoa. Je crois savoir qu’il est l’une de vos références?

AA: Lui mais pas seulement à lui et sa poésie métaphysique, c’est aussi du western, mais c’est surtout l’abstraction du coupable dans une société où tout le monde l’est un peu…

GG: le portrait dressé de la société est à la fois « noir » conforme au genre, mais la fin laisse un espoir de happy end. Joris et Nadia ne meurent pas et retrouvent l’argent qu’a caché Thimotée et le couple s’enfuit en guyane (Joris rachète pour la 3ème fois un billet d’avion).

AA: Les lecteurs voient  la fin d’une manière différente. Certains n’y ont pas vu de happy end mais une porte qui se referme. Je crois que la fin est écrite par le lecteur.

GG: d’autres projets de roman? Vous comptez rester fidèle au genre « roman noir »?

AA: Non, même si j’entreprends un autre roman noir, je viens d’achever un roman qui reste sombre mais qui n’appartient pas à ce genre littéraire.

GG: qu’est devenue la mallette cachée par Thimotée dans le 4×4?

AA: Je suis allé y voir, je ne l’ai pas trouvée. Quelqu’un l’a sans doute prise…

 

Morceaux choisis:

 

La Guadeloupe:

« … ce pays était comme lui-même. Malade jusqu’au plus profond de ses entrailles. Et toutes les pluies de la terre, tous les cyclones ne suffiraient pas à effacer ses blessures séculaires. Une violence sourde avait été larguée ici des siècles auparavant. » p 21

 

Le béton

« Le béton emprisonnait les esprits de la même manière en Guadeloupe qu’à Paris. A cause de lui, une unique et seule culture urbaine commençait à naître des deux côtés de la mer. Avec elle, les mêmes principes de présence sans âme, de mort avant l’heure ou de suicide inconscient. »

p37

 

La cité

« Les familles d’immigrés des anciens pays colonisés avaient été entassées là, et leur descendance y restait entassée selon la même formule de silence seulement violé par la délinquance de ceux que l’on appelait désormais les enfants d’immigrés. »

p86

 

L’indépendance

Quant aux dissidents, les favorables à l’indépendance toute nouvelle prônée par Rasta, ils ne toléraient plus les ordres d’une île réputée trop lointaine, et sur laquelle beaucoup n’avaient jamais mis les pieds.

p98

 

Intifada

Un mini intifada avait été initiée en plein après-midi urbain d’un des pays les plus riche du monde.

p102

 

Le déterminisme social

« Ces gars-là remplissaient leur rôle comme n’importe quel autre pion de la société. S’ils avaient été cadres d’entreprise, ils auraient eu les dents longues et auraient marché sur les pieds de quiconque se trouvant sur leur chemin. »

p125

 

L’histoire

« C’est toi l’assimilé! Toi-même qui connais pas ton histoire! Alors réglez d’abord votre putain de problème dans la tête man, et après on parlera de ton plan couchal de pays! On est tous sortis du même bateau ».

p154

La cité n’avait pas changé. Les familles d’immigrés des anciens pays colonisés avaient été entassées là, et leur descendance y restait entassée selon la même formule de silence seulement violé par la délinquance de ceux que l’on appelait désormais les enfants d’immigrés. « A croire, se dit Joris, que c’était là, la seule réponse adéquate aux violences visibles et invisibles subies par eux et leurs descendants entre ces blocs de béton.

Négropolis p 86
Alain Agat édition: la Manufacture de livres 2012

Le béton emprisonnait les esprits de la même manière en Guadeloupe qu’à Paris. A cause de lui, une unique et seule culture urbaine commençait à naître des deux côtés de la mer. Avec elle, les mêmes principes de présence sans âme, de mort avant l’heure ou de suicide inconscient. On avait beau lui dire que c’était la modernité qui entraînait ainsi dans son sillage toutes les Antilles, Joris répliquait que cela relevait en fait de la seule responsabilité du béton et de sa couleur terne, de sa matière brute et de son manque d’horizon. Le béton offrait la même voie sans issue à tous. Il entraînait les mêmes réactions violentes, les mêmes comportements suicidaires. Trop de jeunes, trop d’amis de son

Les tours de Lauricisque

âge se traînaient tels des zombis égarés, après avoir sombré dans le crack. On eut pu croire à une machination sordide qui n’avait jamais cessé. des démons provenant d’un sombre passé qui s’étaient donnés le mot pour décimer sans bruit la jeunesse du pays. Leur mendicité hantait la sortie des boulangeries et des églises, des cinémas et des restaurants pour touristes. Sur le bord des routes, on les voyait errer, le corps droit, le regard suspendu.

Négropolis
Alain Agat édition: la Manufacture de livres 2012

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