Son texte tout entier laisse entendre ce silence

Ce récit est une double odyssée. De la façon la plus visible, c’est l’odyssée de Mary Prince, esclave née aux Bermudes et revendiquant à Londres, une 1831, sa liberté. Mais de manière secrète et tout aussi essentielle, c’est l’aspiration d’une conscience singulière à s’inscrire dans le langage, et à affirmer une identité qu’aucun droit esclavagiste ne peut réellement annuler malgré ses prétentions séculaires. Cette autobiographie n’est pas un récit qui confierait les recoins de la vie intime, ces secrets que le jour cache et qui sont pourtant la vérité de chacun. Celle qui parle s’exprime pour dire qu’elle est, absolument, et elle exige dans le même temps que ce désir d’être soit reconnu. L’autobiographie est donc un genre essentiel dans le projet de libération. Elle proclame l’exigence de la vie singulière. Elle fait appel à la communauté, à la fois au nom de cette vie singulière mais en même temps au nom de cette communauté. On aurait pu croire que l’anonymat de la théorie, le collectif inscrit dans les démarches revendicatives, exprimeraient davantage la réalité de l’esclavage et son scandale à la fois politique et humain. Mais il faut accepter l’hypothèse que la discrétion politique, et apparemment mineure, de l’autobiographie anti-esclavagiste dépasse immanquablement les conduites privées. Si, en lisant le texte de Mary, on se demande : « Qui parle? » c’est qu’on aura été convoqué à ses ubiquités.

Dans ce récit personne ne parle. car il n’est pas de sujet pour une parole toujours niée, pour une parole sans droits. Dans ce récit, c’est l’esclave qui parle. L’esclave, c’est-à-dire tout esclave. Celui dont personne n’écoute les malheurs car on n’écoute les malheurs que de ceux qui sont des personnes.

Dans ce récit, c’est Mary qui parle. Mary, c’est-à-dire celle singulière, qui veut rejoindre à ce moment du XIXe siècle l’île d’Antigua, et acquérir la liberté.

Dans ce récit, enfin, c’est une femme qui parle. Et sur elle, le regard du maître se pose à l’évidence, autrement.

La parole de Mary est donc tissée de cette légitimité d’être une parole d’esclave et une parole de femme. L’autobiographie, je crois, dois être lue ainsi; dans ce creux de silence que le XIXe siècle impose comme une loi, et que ce texte force. Cette femme parle à partir du silence et son texte tout entier laisse entendre ce silence.

La  véritable histoire de Mary Prince Esclave antillaise Récit commenté par Daniel Maragnès ed Albin Michel 2000 p109

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