Troubles dans la mémoire. Après l’esclavage Jean-Luc Bonniol

Dans le recours croissant, durant les dernières décennies, à la notion de mémoire, une attention particulière a été portée aux usages politiques du passé. C’est dans ce cadre qu’a été récemment proposée, afin d’éclairer les politiques publiques de la mémoire, la notion de régime mémoriel, fondée sur la reconnaissance de matrices de sens qui  organisent en systèmes symboliques des ensembles particuliers de  souvenirs destinés à être partagés, fondant des appartenances et inspirant  les actions des sujets concernés. Ce cadrage conceptuel est appliqué, dans une perspective évolutive, à la mémoire de l’esclavage, caractérisée, depuis 1848, par la sédimentation de plusieurs régimes mémoriels : dans un premier temps le régime mémoriel abolitionniste, en accord avec l’ethos d’une République unie, glorieuse et libératrice ; puis, à partir des années 1970 (s’étant surtout manifesté à l’échelle locale des Antilles…) le régime nationaliste/anticolonialiste, qui magnifie les héros de la résistance à l’esclavage : Marrons ou protagonistes des soulèvements populaires. Le plus récent est le régime « victimo-mémoriel », apparu dans les années 1990 (d’abord dans la migration antillaise), impulsé par la mise en comparaison de la mémoire de l’esclavage avec le modèle mémoriel sacralisé de la Shoah, en référence aux souffrances endurées par les esclaves…
 Ces régimes ne sont pas incompatibles entre eux et peuvent cohabiter en fonction de l’ajustement des différentes grammaires mémorielles portées par les acteurs évoluant dans le champ (pouvant notamment être assumés conjointement par la puissance publique…). Mais dans cet ajustement se profile une mémoire pour le moins troublée, génératrice de polémiques entre des acteurs qui s’affrontent en fonction des différents systèmes de sens mobilisés. Deux épisodes récents seront évoqués : l’un, qui ne se réfère pas directement à l’esclavage mais plutôt à l’histoire de la colonisation (mais dans lequel joue à pleine puissance le paramètre racial…), a révélé, à la fin de l’année 2014, une fracture profonde au sein même de l’antiracisme, autour de la performance du metteur en scène sud-africain Brett Bailey, Exhibit B ; l’autre, au début de l’année 2015, a vu la réactivation de la concurrence mémorielle entre mémoire juive et mémoire de l’esclavage. Ces lignes de faille divisent un camp dont on pourrait espérer qu’il fasse front commun contre l’ennemi principal, celui des forces qui s’affirment désormais comme clairement réactionnaires.
Jean-Luc Bonniol
Professeur à l’Université d’Aix-Marseille
Café-débat Social Club.
du jeudi 5 mars 2015
 
 
Nous vous invitons au prochain café-débat social club qui aura lieu le jeudi 5 mars à la Casa del tango, 651 rue Alfred Lumière à Jarry à partir de 19 heures. Suite à la polémique soulevée par la lettre de Joelle Ursule, adressée au Président Hollande, l’accusant d’établir une hiérarchie entre les victimes de crimes contre l’humanité, nous avons jugé pertinent de donner la parole à un anthropologue bien connu, observateur de la réalité antillaise.
 
 
Thème:
 
Troubles dans la mémoire. Après l’esclavage : de la sédimentation des régimes mémoriels aux polémiques actuelles.
 
Par Jean-Luc Bonniol
(Anthropologue)
Communiqué reçu de Jacky Dahomay
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