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Le rachat au berceau
Victor Schoelcher, passe en revue dans son ouvrage les autres modes de rupture avec le système esclavagiste, dont le rachat des enfants:
"On affranchit d’avance les enfants à naître, moyennant une indemnité modique; on les laisse aux soins de leurs parents dans la condition d’apprentis, leur travail étant acquis au maître jusqu’à un âge déterminé. On attribue en même temps à chaque esclave déjà né, le pécule dont les usages coloniaux lui assurent la jouissance, on l’autorise enfin à racheter à prix débattu sa liberté au moyen de ses économies. Chaque esclave arrive ainsi successivement à la liberté par le prix de son travail et de sa bonne conduite".
Il réfute:
"Nous avons toujours beaucoup de répugnance à raisonner dans le sens de l’esclavage. Cette loi qui frappe de servitude le sein d’une femme, et lui dit: « le fruit de tes entrailles est maudit » (les enfants qui naissent des esclaves appartiennent aux maîtres des femmes esclaves, art 12 du Code Noir), nous paraît hideuse. A nos yeux tout enfant qui vient au monde est libre, son maître n’a pas plus de droits véritables sur lui que sur sa mère. Mais nous sommes condamné à prendre les choses telles qu’elles sont. Allons donc jusqu’au bout.
D’abord on ne peut affranchir les enfants à naître « moyennant une somme modique ». Un enfant nouveau né coûte assez cher à son maître, de même qu’un poulain à son éleveur. La négresse qui se déclare enceinte cesse de travailler comme les autres. Cinquante ou soixante jours avant et quarante jours après ses couches, elle ne fait absolument rien, elle reste à la case et reçoit l’ordinaire; durant toute l’année qu’elle est nourrice, elle va au travail une heure après et en revient une heure avant les autres.
Ces usages aussi humains que conservateurs de la propriété nègre, nous les avons trouvés établis sur toutes les habitations (C’est la règle, c’est l’usage commun, mais ici comme toujours nous devons signaler des exceptions qui tiennent essentiellement à l’état d’esclavage où l’individu possédé est contraint, d’abord et avant tout de se conformer aux ordres de l’individu possesseur, sous peine de fouet, de la prison et des chaînes).
Cela est si vrai que la fécondité des esclaves femelles est une véritable charge, on peut dire une calamité pour les petits propriétaires nécessiteux. Ils ne veulent pas forcer la femme enceinte ou nourrice, de crainte de la perdre; ils doivent, bon gré mal gré se priver de son travail, et son fruit est trop long à mûrir pour être autre chose qu’un embarras. Le nègre est un outil quelque peu pareil aux machines à vapeur où il faut de grands capitaux pour en tirer profit.- Quel a été un des vices les plus signalés de l’apprentissage anglais? Que reprochait-on le plus vivement aux maîtres? C’est que ce sachant qu’ils perdaient leurs droits sur les esclaves au bout de sept années, ils ne craignaient aucunement de les excéder et voulaient obliger les femmes enceintes ou nourrices à ne pas abandonner leur tâche, pendant que celles-ci, de leur côté abusant de même de l’état mixte où l’on se trouvait, prétendaient ne plus rien faire.
Le rachat au berceau ne donnera donc que fort peu d’économie d’abord, et deviendra fort onéreux ensuite. Effectivement, l’esclave ne pouvant nourrir ni vêtir son enfant, en laisse la charge au maître, et c’est pour cela sans doute qu’on abandonne à ce maître le travail de l’apprenti; mais alors où ce jeune apprenti, ce nouveau citoyen prendra-t-il la faculté d’aller à l’école? Ne sait-on pas que sur les habitations, les marmailles, selon le terme d’usage, sont utilisés vers l’âge de six ans à l’époque même où ils peuvent commencer leur éducation primaire.
Supposons une minute qu’il soit possible de tourner ces embarras et qu’on achète l’enfant, supposons qu’on puisse parer à la fraude qui présentera comme esclaves des enfants nés libres, afin de gagner l’indemnité. Que va-t-on en faire? Les laisser à la garde de leurs parents! c’est-à-dire que l’on abandonne à des esclaves le soin d’élever des citoyens, et que le fils soustrait par ses prérogatives de libre à l’infamie des châtiments corporels, y verra son père et sa mère soumis tous les jours! Ne serait-ce pas monstrueux?
Sources : « Des colonies françaises Abolition immédiate de l’esclavage ». Victor Schoelcher Reproduction de l’édition de 1842. Société d’Histoire de la Guadeloupe, Société d’Histoire de la Martinique (1976). p :334 à 337
Rachat forcé
"Le complément de ce premier système (l’affranchissement successif par le rachat des enfants, voir article le rachat au berceau) est le rachat forcé au moyen du pécule devenu légal. Tous les conseils coloniaux l’ont énergiquement repoussé. Le pécule légal et le rachat forcé, a dit la commission de la Guadeloupe, n’auraient ni le concours du conseil, ni l’assentiment des colons. Imposés par la force, ils ne trouveraient d’appui que dans la force.
La principale raison que l’on donne de cette répugnance si formelle, c’est que le rachat forcé amènerait la ruine des ateliers, parce que les bons sujets, les hommes capables, se rachèteraient et qu’il ne resterait que les cravates. Peser la valeur d’une telle fin de non recevoir à l’égard d’un pauvre esclave, qui par de rudes économies est parvenu à ramasser de quoi payer son cadavre, cela est inutile ici: il ne s’agit pas de savoir ce qui est bien, il s’agit de constater ce qui est. Les créoles ne voulant pas à tort ou à raison du rachat forcé, il faudra en venir à des arbitrages dans lesquels le maître perd le prestige dont il est entouré, ou bien arrêter un maximum et un minimum de prix dont la fixation ne peut satisfaire personne, et qui engendre des mécontentements et des procès. N’oublions pas ensuite que toute mesure, mesure de détail s’entend, à laquelle les maîtres seront antipathiques, deviendra d’une exécution très difficile.
Dans l’espèce, il est aisé d’établir que l’application serait à peu de chose près impossible, et que jamais l’esclavage ne pourra finir comme on l’espère par le rachat forcé. Quoiqu’on dise de l’amélioration du sort matériel de l’esclave, quoique nous en ayons dit nous même avec sincérité, il est un nombre infini d’esclaves qui seront toujours hors d’état de former un pécule assez gros pour se rédimer; les femmes, la plupart des nègres de villes, ceux attachés au service des maîtres n’y sauraient atteindre ni par la culture du jardin ni par leurs profits. Rappelons en outre que le nègre suit la fortune de son possesseur, et qu’il est pauvre chez un propriétaire pauvre. Il y aurait donc un fonds de population qui resterait éternellement, invinciblement attaché à la servitude, et dont il faudrait craindre un jour le désespoir ou la jalousie."
Sources : « Des colonies françaises Abolition immédiate de l’esclavage ». Victor Schoelcher Reproduction de l’édition de 1842. Société d’Histoire de la Guadeloupe, Société d’Histoire de la Martinique (1976). p :
338/339